Dimanche 16 Juin 2019

Comment Éviter la ‘’Compaorisation’’ du Pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré?

Le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) est mort; Vive le Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP)!!! Crient les mauvaises langues. Mais ont-elles tort? Derrière le rideau du MPP, se trouvent Rock, Simon et Salifou affectueusement appelés RSS par les Burkinabè sur les réseaux sociaux. Ils font partie des architectes du système Compaoré. Ils auraient dîné avec le diable mais avec de longues fourchettes, dixit Salifou Diallo. Ils ont aussi accompagné le peuple burkinabè dans l’insurrection populaire d’octobre 2014 et dans sa résistance à la tentative de coup d’État du Gal. Diendéré en septembre 2015. Depuis Novembre 2015, le peuple burkinabè leur a confié son destin et ils sont (revenus) aux affaires… par la voie des urnes. Au regard de leur parcours politique, comment arriveront-ils à convaincre le peuple que leur gestion du pays sera bien différente de celle du régime Compaoré qu’ils ont (aidé à) façonner? Vu sous un autre angle, comment le Président Roch Marc Christian Kaboré (RMCK) évitera-t-il la ‘’Compaorisation’’ de son pouvoir pour mieux servir le peuple? Telle est la question!

À l’instar de certaines grandes figures politiques qui occupent l’espace public dans notre pays, Roch, Simon et Salifou sont sortis du moule ‘’système Compaoré.’’ Vu que dans nos terroirs on dit que ‘’l’iguane a la forme de son trou’’, les Burkinabè même s’ils ont voté pour le candidat du MPP, n’ont-ils pas raison de se demander toujours si RSS pourraient bâtir quelque chose de meilleur que le système qui les a façonné? En rappel, ce système pendant près de trois décennies, a montré son incapacité à garantir et à protéger de manière efficace les libertés individuelles et collectives des Burkinabè ainsi que l’État de droit. Blaise Compaoré y est parvenu en instaurant par la ruse et par la terreur, la règle d’un homme, de sa famille et de son clan pour finir par éviter toute subordination du pouvoir politique à la règle du jeu démocratique.

Dans ce processus, l’appareil d’État avait fini par devenir un moyen d’enrichissement personnel et surtout un outil d’oppression des voix discordantes. Ainsi pensons-nous que la ‘’Compaorisation’’ du pouvoir de RMCK renverrai à l’usage voilé ou pas des mêmes méthodes de gouvernance… À titre d’exemple, on notera que si les vieilles habitudes du CDP refont surface au sein du MPP, la gestion du pays par RSS ne changerait certainement pas par rapport à l’ère Compaoré. Pour éviter un tel scénario catastrophe pour notre pays, le Président Kaboré s’il est sincère, gagnerait à se distinguer dans le fond comme dans la forme, du système Compaoré en prêtant particulièrement attention à cinq points (entre autres).

1. La protection et la défense de la liberté d’expression

Les Burkinabè ne sont pas dupes et rien ne les empêchera de faire des comparaisons entre la gestion de RMCK et celle de Blaise Compaoré. Le premier angle de cette comparaison sera sans doute la liberté d’expression au regard du fait que l’un des acquis forts de l’insurrection populaire, est incontestablement la libération de la parole dans notre pays. Avant, c’était : ‘’si tu t’amuses, on te fait et puis il n’y a rien’’. Maintenant, c’est ‘’si tu fais, on te chasse du pouvoir en plein midi et tu fuis chez tes beaux.’’ La peur a donc changé de camp! Si le Président Kaboré veut marquer sa différence avec Compaoré, il n’aura pas d’autres choix que de défendre et de protéger le droit des Burkinabè à penser et à s’exprimer librement.

De ce fait, son pouvoir et son parti politique le MPP, doivent être ouverts aux critiques des intellectuels de bonne foi, à commencer par ceux de son propre camp. Ces derniers doivent être en mesure de s’exprimer librement sur la gestion du parti et ou des affaires publiques sans avoir à craindre de représailles comme ce fut le cas avec le CDP. Une excellente stratégie pour le Président Kaboré serait donc de travailler à ce que son parti ou son pouvoir, ne s’enferme pas dans ce que la science politique appelle le cocon de la méfiance. À cet effet, il devrait surtout éviter de s’entourer d’intellectuels dépourvus de conviction ou de consistance en idéologie de construction nationale. Les griots et les prostitués intellectuels ne le conduiront que vers l’immobilisme ou le culte de la personnalité.

Sur ce plan, force est de constater qu’après un an et demi d’exercice du pouvoir, certaines des nominations du pouvoir ne semblent pas rassurer… Osons croire qu’un jour, on nous sortira pas la phrase fétiche comme du temps de Blaise Compaoré: ‘’ le Président est quelqu’un de bien et il veut travailler mais c’est son entourage qui bloquent les choses.’’ A cela, Nicolas Machiavel dans son ouvrage le Prince, nous donne une réponse claire qui ne souffre d’aucune ambiguïté. Il dit: ‘’la première conjecture et jugement que l’on fait de la sagesse ou de l’esprit d’un seigneur, c’est de voir la qualité des hommes qui sont autour de lui.’’... Par ailleurs, le président Kaboré dans un élan pour rassurer les Burkinabè, pourrait desserrer davantage l’étau autour de la presse écrite et des médias pour que leur impact puisse se ressentir positivement sur le processus démocratique.

Cela est crucial dans la mesure où la presse libre est à la démocratie ce que l’oxygène est pour tout être vivant. Aussi serait-il souhaitable que les émissions d'expression directe sur la vie politique nationale à la télévision comme dans les radios FM, soient encore plus tolérées. En tout état de cause, rien ne changera par rapport à l’ère Compaoré si un journaliste burkinabè devrait s’autocensurer ou craindre pour sa vie dans l’exercice de sa profession. Du reste, il appartiendra surtout aux journalistes et Hommes de médias de s’organiser pour contraindre le pouvoir à garantir la liberté d’opinion dans le Burkina Faso post insurrection. Les déboires du cyber-activiste Niam Touré en décembre 2016 ainsi que du journaliste Mamadou Ali Compaoré en janvier 2017[1], constituent des piqûres de rappel sur le fait que les Hommes de médias seraient les premiers à payer cash toute reculade sur ce front!

2. Le rapport avec l’opposition et la nécessité d’extirper la violence de la politique

Le second angle de comparaison entre le pouvoir de Blaise Compaoré et celui du président Kaboré est la manière avec laquelle ce dernier traitera d’une part l’opposition politique et d’autre part, toutes les autres voix discordantes sur la gestion des affaires publiques. Concernant l’opposition, la stratégie de Blaise Compaoré avait consisté à travers des coups bas, à affaiblir, voire même détruire les partis politiques d’opposition pour laisser émerger le mastodonte CDP comme seul maître à bord… du paysage politique. Si le ‘’nouveau pouvoir’’ s’applique à affaiblir/détruire les partis politiques actuels au profit du MPP, il commencera en même temps à cultiver les germes de sa propre destruction (de manière consciente ou pas). Le cas échéant, les premiers vrais opposants capables de le terrasser (dans des élections) se recruteront très vite au sein du MPP lui-même.

Beaucoup penseront que les RSS n’en auront que cure dès lors que cette entreprise d’affaiblissement de certains partis politiques leur permettra de rester au pouvoir. Après tout, nous sommes en politique et personne ne se fait de cadeau. Le seul problème est que le pays a changé... et ‘’celui qui est caché voit aussi celui qui cherche.’’ L’opposition politique saura donc à quoi s’en tenir. Aussi, n’oublions pas que le CDP était le ‘’véhicule’’ qui conduisait les ambitions d’un seul homme alors que le MPP aujourd’hui, abrite les ambitions politiques de trois personnes (RSS). Il y a donc trois camps en son sein.

 

Salifou Diallo et Simon Compaoré, deux grands tenors du MPP ainsi que du pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré
Salifou Diallo et Simon Compaoré, deux grands tenors du MPP ainsi que du pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré

 

Si les RSS s’engagent dans l’affaiblissement systématique des partis d’opposition, le MPP n’aura plus de concurrent sérieux en face pour l’animation de la vie politique. Le combat politique se déportera alors très vite au sein du MPP et personne ne pourrait contenir les guerres des camps, ou entre hommes de X contre hommes de Y, pour le contrôle du parti. Les contradictions internes finiront très vite par terrasser l’édifice plus vite qu’on ne le pense. Déjà, le temps mis en début de mandat pour trouver un Premier Ministre consensuel entre les trois ténors du parti, est sans doute un indicateur qui en dit long sur la nature de leur cohabitation hors normes.

Sur le même registre, les Burkinabè ne sont-ils pas en droit de se demander si la même stratégie d’affaiblissement ou de destruction des contre-pouvoirs sous Blaise Compaoré ne s’appliquerait pas à certaines organisations de la société civile (OSC)? Question plus que légitime connaissant le rôle joué par ces dernières lors de l’insurrection populaire et durant la résistance à la tentative de coup d’État. Au demeurant, les nominations de responsables d’OSC comme chargés de missions[2] à Kosyam ont contribué à jeter l’ombre sur la volonté réelle du ‘’nouveau pouvoir’’ de ne pa faire usage des mêmes stratégies du régime Compaoré pour la cooptation de leaders d’OSC ou l’installation d’un réseau clientéliste connectant le MPP et la société civile ou vis versa.


Pour ce qui est des voix discordantes, Blaise Compaoré avait trouvé sa solution à lui : la violence. Pourtant, la violence dit-on, est le premier signe de faiblesse de tout pouvoir (démocratique). Blaise Compaoré est à n’en point douter celui qui aura le plus introduit la violence en politique dans notre pays. Il en avait fait un mode de gouvernance et l’ex Régiment de Sécurité Présidentiel (RSP) était son outil de terreur et de répression des ‘’empêcheurs de tourner en rond’’. Le pouvoir de RMCK doit comprendre que le peuple burkinabè veut mettre un terme pour de bon à cette pratique de terreur ou de démocratie Kalashnikov productrice de veuves et d’orphelins. Il est normal et même souhaitable que la compétition politique pour les bonnes idées génère des différends politiques.

Cependant, le ‘’nouveau pouvoir’’ ferait oeuvre utile s’il arrivait à mettre en place un environnement de sérénité au sein duquel la force des arguments l’emporterait toujours sur l’argument de la force. Dans tous les cas, l’armée qui à travers l’ex-RSP, était le bras armé du CDP, aura du mal à jouer le même rôle au sein du MPP. Le pays a changé...!!! Il serait donc judicieux pour le Président Kaboré, de dépolitiser cette armée pour la mettre au service du peuple et non au service d’un individu ou d’un clan. Tout bien considéré, l’extirpation de la violence en politique est une condition nécessaire pour la réconciliation des cœurs et des esprits au Burkina Faso. Par conséquent, il est plus souhaitable que le Président Kaboré marque un point d’honneur à faire toute la lumière sur les crimes politiques non élucidés de notre histoire récente. Mieux, il devrait s'engager à ne pas en commettre.

3. La nécessité d’améliorer la communication avec les Burkinabè

Dans une de nos précédentes publications [3], nous avions reproché au président Kaboré de vouloir dès l’entame de son mandat, gouverner par le silence comme Blaise Compaoré. Au bout d’un an et demi, des efforts restent encore à faire pour un changement significatif sur ce front. Les Burkinabè ont encore en mémoire le mutisme de Compaoré quand il s’agissait de communiquer avec eux surtout durant les périodes de crise. L’ancien locataire de Kosyam peut-être par manque de curiosité intellectuelle et idéologique ou simplement de par sa nature réservée et introvertie, s’exprimait très peu à l’égard de son peuple. À chaque crise, les prises de parole de l’enfant terrible de Ziniaré n’intervenaient qu'après pourrissement de la situation. Pire, il passait par le canal des médias étrangers pour se prononcer à mots voilés sur des questions d’intérêt purement national. Certains Burkinabè voyaient en cela un simple mépris de l’homme envers son peuple.

Notre pays traverse des moments assez particuliers de son histoire politique dans la mesure où le paysage politique, toujours en pleine recomposition, engendrent des batailles entre groupes d’intérêts pour l’établissement de nouveaux rapports de forces. Koglwéogo, terrorisme, grèves tournantes des syndicalistes, corruption, etc., chaque problème apporte son lot de vacarme faisant en sorte que les Burkinabè souffrent dans leur ensemble, d’un déficit de communication. Pourtant sans communication, il devient difficile pour un pouvoir, fût-il démocratique, de mobiliser et de gérer des gens venant de plusieurs horizons avec des attentes parfois conflictuelles. C’est là où le Président Kaboré doit faire la différence avec Compaoré en communiquant mieux et régulièrement avec son peuple.

Récapitulatif de ce qui pourrait être fait pour éviter la ‘’Compaorisation’’ du pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré
Récapitulatif de ce qui pourrait être fait pour éviter la ‘’Compaorisation’’ du pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré

 

L’amateurisme et la cacophonie dans la communication gouvernementale et présidentielle doivent vite céder le pas à une communication active et dynamique qui aura pour objectifs de rassembler les Burkinabè, de panser leurs plaies et surtout de renforcer la solidité de la cohésion sociale. Pour ce faire, rien n’empêche  le Président Kaboré de se mettre à l’école du président Sangoulé Lamizana qui, était un champion en matière de consultation des acteurs socio-politiques soit pour diffuser une tension, soit pour résoudre une crise. Développer une telle capacité d’écoute lui permettra d’une part de mieux tendre une oreille attentive aux préoccupations du Burkinabè de la rue ou des villages, et d’autre part, de mieux expliquer ses choix politiques et de justifier ses décisions sur les questions brûlantes de l’heure. Pour faire passer son message, l’essentiel de sa stratégie ne doit pas seulement se limiter à la publication de messages sur les réseaux sociaux qui, ne concernent que moins d’un pourcent du peuple.

En lieu et place, une communication de masse pourrait être envisagée et dans ce cas, contrairement à Blaise Compaoré, le président Kaboré gagnerait à privilégier les médias d’envergure locale et nationale. Toutefois, il n’y a pas que la Radio Télévision du Burkina (RTB), la presse écrite et les radios FM de Ouagadougou où il pourrait s’exprimer. Pour marquer les esprits régulièrement, il pourrait par exemple accorder de longues interviews (en langues nationales) aux radios et journaux des villes secondaires. Une telle démarche améliorera sa communication de proximité, et donnera plus de visibilité aux organes de presse en dehors de Ouagadougou. Soulignons cependant que mieux communiquer ne servira pas à grand-chose si le ‘’nouveau pouvoir’’ n’engage pas les réformes institutionnelles nécessaires pour une meilleure conduite des affaires publiques.

4. Conduire des réformes institutionnelles pour une dépolitisation de l’administration publique

Souvenons-nous que du temps de Blaise Compaoré, le CDP avait effectué une mutation pour devenir un parti-État dont la bureaucratie était plus puissante que celle de l’administration publique. La politisation de l’administration publique n’était plus à démontrer dans la mesure où l’appartenance de l’élite et des fonctionnaires de l’État au CDP était une condition nécessaire à l’évolution de leur carrière professionnelle ou simplement à leur survie économique et financière. L’État burkinabè était donc un moyen par lequel on récompensait ou enrichissait les amis politiques, les membres de la famille ou de son clan. L’État était surtout devenu un outil pour opprimer les opposants et les entrepreneurs ‘’indélicats’’. En bref, le coeur du système Compaoré, c’était aussi l’administration publique: vache à lait pour une minorité et instrument de prédation et de coercition pour le reste.

Le peuple qui a jubilé après la fuite de Compaoré a dû maintenant se rendre compte que les choses n’ont pas bougé d’un iota. La politisation de l’administration publique à tous les niveaux, demeure un cancer qui ronge et rongera toujours les efforts de mise en oeuvre de n’importe quel programme politique d’où qu’il vienne. Dépolitiser l’administration publique devient alors un impératif de survie pour le pouvoir en place, mais aussi et surtout, une condition sine qua non pour redonner confiance aux Burkinabè en eux-mêmes.

L’un des objectifs phares du ‘’nouveau pouvoir’’ consiste à ‘’engager la réformes des institutions et de l’administration pour plus de justice sociale, de démocratie et de liberté’’[4]. L’atteinte de cet objectif noble ne pourrait se faire qu’à travers i) la dépolitisation de l’administration publique et ii) l’indépendance totale de la justice. Parce que le régime Compaoré se nourrissait de la politisation de l’administration ainsi que d’une justice aux ordres, le président Kaboré s’il est de bonne foi, a là une belle opportunité pour marquer sa différence avec Blaise Compaoré en matière de réformes institutionnelles.

Dans un premier temps, il pourrait de manière vigoureuse, s’attaquer à la dépolitisation de l’administration. Il ne s’agira pas seulement de faire voter une loi pour lutter contre ce phénomène mais de faire en sorte qu’à travers des actions concrètes, les Burkinabè puissent sentir une réelle différence. Par exemple, le pouvoir en place pourrait oeuvrer à ce que le MPP ne devienne pas comme le CDP à l’époque, ce parapluie qui protège certains fonctionnaires de l’État malgré leur incompétence, leur laxisme et leur prédation. Sur cette lancée, il est plus qu’urgent de faire en sorte que l’administration publique ne soit ni au service du MPP, ni de RSS mais de celui de l’intérêt général. Ce qui signifie que les principes de neutralité et d’impartialité dans les relations entre les fonctionnaires et les dirigeants devraient être de mise.

Une des conséquences immédiate de cette posture serait d’interdire purement et simplement la création de cellules partisanes au sein de l’administration. En plus, le président Kaboré ferait oeuvre utile s’il mettait un terme à la tradition de propulsion d’incompétents, d’ignorants, et de médiocres à des postes de responsabilités au sein de l’administration publique. Une manière effective d’y parvenir serait de tourner radicalement le dos aux nominations et affectations de complaisance, en ouvrant la majorité des postes de responsabilités à la compétition. En somme, là où le laisser-faire et le laisser-aller de Blaise Compaoré avaient droit de citer dans notre administration, le président Kaboré marquerait des points en y appliquant la rigueur de Thomas Sankara ainsi que la morale de Nazi Boni dans la gestion des affaires publique. Y arrivera-t-il?


Dans un second temps, le nouvel occupant de Kosyam pourrait conduire des réformes pour garantir et protéger l’indépendance totale de la justice qui, faut-il encore le rappeler, a une grosse obligation de conscience envers le peuple burkinabè. En effet, le moins que l’on puisse dire concernant la justice burkinabè, c’est le fait qu’elle était entre les mains de Blaise Compaoré. Ce dernier en a fait un usage particulier pour prévenir l’affirmation de trois composantes fondamentales de l’État de droit à savoir: l’indépendance de la justice, la subordination du pouvoir politique à la règle du droit (respect de la constitution), et le respect des droits civils et politiques de tous les Burkinabè qui qu’ils soient. Ce stratagème a ainsi permis au régime Compaoré de contrôler et de dominer la vie politique et économique du pays pour ainsi demeurer au pouvoir 27 années durant.

Cette collaboration de la justice avec le système Compaoré a fini par la décrédibiliser et aujourd’hui encore, les Burkinabè ont toujours du mal à faire confiance aux acteurs judiciaires. Les Burkinabè oseront croire que le traitement spécial accordé récemment aux magistrats par RMCK, leur permettra comme cela est prétendu, de les mettre dans les conditions acceptables de travail pour qu’ils ne cèdent pas à la corruption ou aux pressions diverses dans le traitement des dossiers judiciaires. Il va sans dire que la loi, sous le pouvoir en place, ne devrait plus être comme du temps de Blaise Compaoré, le garant de l’injustice des plus riches, des intouchables, ou simplement des plus forts. La politisation de la magistrature ne devrait plus être la règle mais l’exception. Cela lui ouvrirait la voie pour faire la lumière sur les crimes qui ont marqué notre histoire politique.

Au demeurant, si à la fin de son mandat les zones d’ombres se renforcent toujours autour des crimes de sang de ces 30 dernières années (au moins), les Burkinabè seront en droit de tirer des conclusions sur le refus ou l’incapacité de sa justice à servir les intérêts du peuple. Les évènements de Fada Ngourma[5] et tout récemment de Manga[6] tant bien même ils sont déplorables, viennent rappeler qu’il y a urgence de travailler à restaurer la confiance des Burkinabè en la justice. Un peuple qui a confiance en sa justice observera certainement le principe d’inviolabilité des enceintes des palais de justice ainsi que des établissements pénitentiaires. En tout état de cause, sans une justice forte, indépendante et débarrassée de toute corruption, nos institutions politiques et surtout économiques, seront toujours à la merci de gens sans scrupules...

5. Bâtir des institutions économiques inclusives

Le dernier terrain de comparaison entre la gestion du président Compaoré et celle de Kaboré, sera l’existence ou pas d’un système d’oppression économique. En lieu et place d’une administration publique efficace, Blaise Compaoré avait su bâtir un système corrompu dans lequel il y avait une forte concentration du pouvoir politique et surtout économique entre les mains de quelques individus au sein du CDP ou gravitant autour du super parti. Ces derniers utilisaient les affaires pour faire de la politique et la politique pour faire de bonnes affaires... sur le dos du peuple. Au sommet de la chaîne alimentaire de ce système de prédation et d’oppression économique se trouvait la galaxie François Compaoré - Alizèta Ouédraogo, une redoutable machine d’extraction de richesse du reste de la société.

François Compaoré (frère de Blaise Compaoré) et Alizèta Ouédraogo (''opératrice économique'' sous le régime Compaoré)
François Compaoré (frère de Blaise Compaoré) et Alizèta Ouédraogo (''opératrice économique'' sous le régime Compaoré)

 

Le Président Kaboré continuera-t-il avec les mêmes pratiques en remplaçant la galaxie François Comaporé-Alizeta Gando par d’autres ‘’opérateurs économiques’’ véreux autours desquels la santé économique du pays sera placée en orbite? Telle est la question à laquelle les Burkinabè attendent une réponse. Tout bien considéré, RMCK marquerait un bon point s’il arrivait à mettre un terme au mariage incestueux entre le Burkina politique et le Burkina économique. Cette union n’a accouché que misère et inégalité criante pour les Burkinabè durant près de trois décennies. Pour prononcer ce divorce entre Hommes politiques et ‘’opérateurs économiques’’, la justice si elle est réellement devenue indépendante, pourrait y contribuer en commençant par faire la lumière sur les crimes économiques impunis.

Une telle initiative pourrait mettre la pédagogie au coeur de sa démarche pour qu’au moins, elle puisse avoir une valeur dissuasive pour les opérateurs économiques de nos jours. Aussi, en finir avec les prête-noms, les cartels et les monopoles dans certains secteurs de l’activité économique, ne serait pas trop demander pour une relance de la machine économique. Dans tous les cas, cette relance ne s’effectuera pas au profit des Burkinabè tant que le président Kaboré ne travaillera pas d’arrache-pied pour restaurer la bonne tradition de rigueur dans la gestion des finances publiques.

L’expérience de la fin des années 1960s lorsque Tiémoko Marc Garango était en charge du ministère des finances pourrait servir d’exemple. L’expérience du peuple burkinabè dans sa lutte contre la modification de l’article 37 de la Constitution doit l’avoir enseigné qu’un peuple mobilisé et déterminé obtient toujours ce qu’il veut. Sans mobilisation, sans contre-pouvoirs efficaces, tout pouvoir quel que soit sa nature, aura tendance à verser dans l’abus. Par conséquent, tous ces points ci-haut développés ne seront pris en considération par le pouvoir de RMCK que si les Burkinabè s’organisent pour observer une veille citoyenne conséquente.

A cet effet, les groupes de pressions ainsi que les différents mouvements sociaux pourraient dans le cadre de la loi, susciter la conception et la mise en oeuvre de politiques publiques sur la base de nouvelles valeures morales qui traduisent les aspirations du peuple. Quoi qu’il en soit, ceux qui nous dirigent aujourd’hui ont dû prendre conscience de la souffrance que le peuple a endurée sous Blaise Compaoré. Ce peuple-là, n’est plus prêt à endurer une souffrance similaire sous un autre pouvoir quel qu’il soit. La sagesse dit par ailleurs ‘’qu’on ne piétine pas les parties intimes de l’aveugle deux fois.’’

Que dire en guise de conclusion? S’il y a une seule chose à retenir de tout ce développement, c’est le fait que le MPP et le pouvoir de RMCK soient mises en demeure de faire en sorte que leurs reflets dans le miroir du peuple burkinabè, ne renvoient pas aux images du CDP et du système Compaoré. Sous le règne de Blaise Compaoré, la morale agonisait au Faso. Sous le pouvoir de RMCK, il faudra au moins que les Burkinabè constatent une réanimation de cette morale dans la gestion des affaires publiques. Cela passera forcément par la protection de la liberté d’expression, l’extirpation de la violence en politique, la communication constante avec le peuple, la dépolitisation de l’administration publique, et enfin l’édification d’institutions économiques inclusives et non extractives.

Dans ces moments particuliers de notre histoire, la veille citoyenne doit être maintenu pour que les abus de pouvoir et la navigation à vue du temps de Compaoré disparaissent de l’action publique. Le peuple burkinabè fait face à de graves problèmes et les discours creux et hyperboliques ne viendront jamais à bout des maux du Burkina Faso d’aujourd’hui. Le pays a grandement besoin d’actes concrets, de prises de décisions courageuses qui, au besoin, pourraient ou devraient bouleverser de fond en comble notre société, pour la refonder sur de nouvelles bases. Il ne suffira donc pas pour le président Kaboré d’éviter la ‘’Compaorisation’’ de son pouvoir car une telle entreprise ne sera louable que si au final, elle conduit au bien-être de tous les Burkinabè. Il lui faudra aller au-delà, pour innover, concevoir, et forger de nouvelles pratiques dans la gestion du pouvoir qui colleraient avec le désir de grandeur, de liberté et de dignité des Burkinabè.
 


Dernière modification le Lundi, 19 Juin 2017 02:17

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