Samedi 16 Novembre 2019

De l'Afrique de Cheikh Anta Diop à l'Afrique du cinquantenaire

Il y a de cela vingt cinq (25) ans maintenant, le 07 Février 1986, que Cheikh Anta Diop s’en est allé laissant ses disciplines et ses admirateurs dans un total désarroi. Ce pionnier de la lutte pour l’indépendance a, cependant, laissé pour la postérité une œuvre féconde d’une exceptionnelle richesse. En effet, sa production intellectuelle est prodigieuse et très impressionnante. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages fondamentaux et d’articles scientifiques de très grande valeur. Son œuvre a, non seulement, servi de vivier idéologique et identitaire au combat de nombreux nationalistes africains pour l’indépendance, mais encore, ses travaux sont devenus, aujourd’hui, un point de ralliement pour les nouvelles générations d’intellectuels africains et de la diaspora.

DE L’AFRIQUE DE CHEIKH ANTA DIOP A L’AFRIQUE DU CINQUENTENAIRE

Il y a de cela vingt cinq (25) ans maintenant, le 07 Février 1986, que Cheikh Anta Diop s’en est allé laissant ses disciplines et ses admirateurs dans un total désarroi. Ce pionnier de la lutte pour l’indépendance a, cependant, laissé pour la postérité une œuvre féconde d’une exceptionnelle richesse. En effet, sa production intellectuelle est prodigieuse et très impressionnante. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages fondamentaux et d’articles scientifiques de très grande valeur.

Son œuvre a, non seulement, servi de vivier idéologique et identitaire au combat de nombreux nationalistes africains pour l’indépendance, mais encore, ses travaux sont devenus, aujourd’hui, un point de ralliement pour les nouvelles générations d’intellectuels africains et de la diaspora. L’essentiel de son œuvre s’articulera autour d’un objectif final : l’unification politique de l’Afrique. Aujourd’hui, au moment même où, partout en Afrique noire, on célèbre le cinquantenaire des indépendances, il convient d’apprécier à sa juste valeur les analyses de Cheikh Anta Diop et rendre un hommage mérité à ce grand visionnaire.

En effet, pourquoi depuis les indépendances des années 60, les pays africains dans leur grande majorité n’ont pas encore réussi à poser les bases d’un développement endogène et durable malgré l’énorme potentiel humain et matériel dont ils disposent ? Simplement, parce qu’ils n’ont pas su ou pu se baser sur leur patrimoine historique et culturel pour se déployer dans les chemins du développement en prenant irrémédiablement leurs destins en main.

Nos dirigeants et nos élites n’ont pas réussi à réunir tous les éléments culturels et idéologiques nécessaires pour asseoir et bâtir des Etats nations. C’est ce que les œuvres de Cheikh Anta Diop nous permettent de comprendre. L’indépendance politique, disait-il, est inconcevable sans indépendance culturelle, sans l’acquisition ou la réactivation d’une identité culturelle surtout pour nous autres Africains qui sortions de quatre siècles d’esclavage et de colonisation. « En redécouvrant ainsi notre passé - précisait-il - on contribue à recréer la conscience historique sans laquelle il n’y a pas de grandes nations ».

Qui était Cheikh Anta Diop?

Cheikh Anta Diop est né le 29 décembre 1923 à Caytou dans la région de Diourbel, près de la ville de Bambey, à environ 150 km à l’est de Dakar, en pays wolof, au Sénégal. C’est une époque de tourmentes et le continent tout entier est soumis à la domination coloniale impérialiste qui impose ses lois aux Africains. Le temps des grands empires et de la prospérité a été balayé par la traite négrière pour céder la place aux armées et aux états-majors européens en quête de nouvelles richesses.

Cheikh Anta Diop est issue d’un milieu d’opposants déclarés à la colonisation, celui des fondateurs de la grande confrérie islamique des Mourides (son fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba,  fut déporté pendant sept ans au Gabon puis en Mauritanie). Son père, Massamba Sassoum Diop est décédé peu de temps après sa naissance. Sa mère, Magatte Diop, vécut jusqu'en 1984. Son éducation intellectuelle commence à l'âge de cinq ans quand il est envoyé à l'école coranique.

Il est ensuite scolarisé à l'école française, précisément à l'école régionale de Diourbel où il obtient son certificat d'études primaires en 1937. De 1938 à 1945 il poursuit ses études secondaires à Dakar et à Saint-Louis. En 1945, il obtient son « Brevet de capacité coloniale » (équivalent du bac) en mathématiques (juin 1945) et en philosophie (octobre 1945). Arrivé à Paris au cours de l'année 1946,  s'inscrit en classe de Mathématiques Supérieures au lycée Henri IV. En attente de la rentrée académique de l'année 1946-1947, il commence simultanément une licence de philosophie à la Sorbonne, sous l’enseignement du professeur Gaston Bachelard, et entreprend des études de linguistique au côté d’Henri Lhote, le découvreur des fresques sahariennes du Tassili.

En 1949, il inscrit sur les registres de la Sorbonne son sujet de thèse de doctorat ès lettres intitulé : « L’avenir culturel de la pensée africaine » sous la direction du Professeur Gaston Bachelard. Sa thèse complémentaire : « Qui étaient les Egyptiens prédynastiques ?» était placée sous la direction du professeur Marcel Griaule (le révélateur du savoir scientifique des Dogons). L’audace et la témérité affichées par Cheikh Anta Diop dans cette entreprise lui valent une grande hostilité dans le milieu universitaire. Le jury ne sera jamais constitué. Mais la thèse, non soutenue, paraît en 1954, aux éditions Présence africaine et connaîtra un succès retentissant sous le titre « Nations nègres et culture – De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui ».

Le livre « le plus audacieux qu’un Nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera à n’en pas douter dans le réveil de l’Afrique », soulignera Aimé Césaire, en 1955, dans son livre intitulé  « Discours sur le Colonialisme ». Tellement audacieux que très peu d’intellectuels africains, à l’époque, oseront le soutenir ouvertement. Il faudra attendre vingt ans pour qu'une grande partie de ses théories se trouve confortée, à la suite du colloque international du Caire de 1974, organisé sous l'égide de l'Unesco et plus de vingt autres années pour qu'il soit pris acte de son oeuvre après sa disparition. Malgré cette hostilité, Cheikh Anta Diop poursuit des études pluridisciplinaires et obtient, en 1950, deux certificats de chimie (chimie générale et chimie appliquée) à la faculté des sciences de Paris.

Sa rencontre, en 1953, avec le grand physicien français Frédéric Joliot Curie, professeur de physique nucléaire au Collège de France lui permet d’entreprendre une spécialisation au laboratoire de chimie nucléaire de cette structure et des recherches à l’Institut du radium. La même année, il épouse, à Paris, une Française, Louise Marie Maes, diplômée d'Etudes supérieures en Histoire et Géographie. Quatre fils naîtront de cette union. En 1956 et 1957, il se réinscrit en thèse d’État de lettres, avec un nouveau sujet. La thèse principale est intitulée : « l’étude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique, de l’Antiquité à la formation des Etats modernes ». « Les domaines du matriarcat et du patriarcat dans l'antiquité classique» est le titre de sa thèse complémentaire.

Après bien de vicissitudes, le 9 janvier 1960, Cheikh Anta Diop soutient publiquement durant sept heures d’horloge, à l’amphithéâtre Louis Liard de la Sorbonne, sa thèse de doctorat d'Etat en lettres. Le préhistorien André Leroi-Gourhan (professeur au Collège de France) était son directeur de thèse, et son jury était présidé par le professeur André Aymard, doyen de la faculté des Lettres (spécialiste de l’antiquité grecque). Il comprenait, en outre, les éminents spécialistes suivants : Roger Bastide (sociologue), Hubert Deschamps (ethnologue) et Georges Balandier (spécialiste de l'AFrique). Une foule immense se déplace pour suivre les débats passionnément.

Conscient du « danger » intellectuel que représentait Cheikh Anta Diop, une mention honorable qui lui ferme la carrière universitaire lui est attribuée. Au Sénégal, le président Senghor se chargera, par la suite, de veiller personnellement, à ce que Cheikh Anta Diop n’enseigne jamais aucune matière. C’est donc dans un contexte historique et idéologique extrêmement hostile que Cheikh Anta Diop a conduit ses recherches sur la genèse de l’humanité et de la civilisation dont les conclusions étaient aux antipodes des fondements des idées généralement admises en Occident.

Certains de ses amis l’avaient, du reste, mis en garde par rapport aux difficultés que son entreprise ne manquerait pas de poser. Ainsi, Marcel Griaule qui ne vivra pas jusqu’à la soutenance de sa thèse, l’avait prévenu : « Le sujet que vous vous imposez n’est rien moins que planétaire et de nombreux spécialistes vous tomberont sur le dos, comme la première fois .» [1]

Les membres du jury se déchaînent : « Vous vous êtes entêté, malgré mes conseil… » lance le doyen Aymard, le Président de séance, même s’il concède après : « Votre œuvre, œuvre d’une pensée africaine est pour nous dans son ensemble, un travail précieux qu’on lit avec vif intérêt ». « Vous m’êtes d’une sympathie qu’il serait inutile pour moi de décrire ici, mais j’ai envie de vous boxer pour votre indiscipline », tempête André Leroi Gourhan. « …vous êtes encore trop jeune pour traiter de questions aussi étendues. Vous avez le mérite d’avoir posé le problème de l’homme prométhéen… », proteste le professeur Bastide.

La thèse sera immédiatement publiée, aux Éditions Présence Africaine sous les titres : « L'Afrique noire précoloniale »  et « L'Unité culturelle de l'Afrique noire ». La même année, paraît la première édition de son livre : « Les fondements culturels, techniques et industriels d'un futur Etat fédéral d'Afrique noire ». Ce ne sera qu’à partir de 1980, après le départ du président Senghor, que la situation académique de Cheikh Anta Diop connaîtra une nette amélioration au Sénégal. En effet, en 1981, il sera enfin nommé professeur associé d’histoire ancienne à la faculté des lettres de l’université de Dakar où il enseignera et dirigera des thèses jusqu’à sa disparition, le 7 février 1986, à son domicile de Fann, quartier situé non loin de l'Université de Dakar. Au lendemain de sa mort, son nom est donné à l’ancien Institut français d’Afrique noire (IFAN) ; en 1987, sur le vœu de l’ensemble du corps universitaire, l’université de Dakar, qui lui avait si longtemps fermé ses portes, devient l’université Cheikh Anta Diop.

L’œuvre de Cheikh Anta Diop

On peut regrouper l’œuvre de Cheikh Anta Diop en trois catégories et perspectives majeures. D’abord une perspective anthropologique que l’on trouve dans « Nations Nègres et Culture » (1954) ; « Antériorité des Civilisations Nègres » (1967) et « Civilisations et Barbarie » (1981). Ensuite, une approche historique que l’on retrouve de façon significative dans « L’Unité Culturelle de l’Afrique Noire » et dans « L’Afrique Noire Précoloniale » (1960) ; mais aussi, dans « Nations Nègres et Culture » (1954) et « Antériorité des civilisations nègres » (1967). Enfin, une perspective politique qui constitue l’épine dorsale de l’ouvrage intitulé : « Les Fondements Culturels, Techniques et Industriels d’un Etat Fédéral d’Afrique Noire » (1960). Ces trois perspectives, dans le travail de Cheikh Anta Diop, traduisent deux positions majeures par rapport auxquelles il s’est clairement prononcé et qui amènent ses lecteurs soit à le vénérer ou à le haïr.

La première est à la fois anthropologique et historique dans sa nature et se résume aux quatre points suivants : L’humanité est divisée en trois races qui ont une origine commune ; le premier homme était noir, y compris l’Australopithèque, l’Homo erectus et l’Homo sapiens ; les mutations sont survenues plus tard ; la civilisation égyptienne était noire. La seconde découle d’un développement logique de ses recherches sur les plans anthropologique et historique. Il estime, en effet, que si l’Afrique veut occuper une place respectable dans le concert des nations, elle doit réaliser son unification politique.

« Nations nègres et culture » ou la restauration de la conscience historique africaine

Cet ouvrage de Cheikh Anta Diop paraît à un moment où un grand nombre d’intellectuels, d’anthropologues et d’historiens africanistes, d’égyptologues, de philosophes, etc., pour la plupart français et occidentaux, sont encore pétris de terribles préjugés sur l'infériorité de la race noire, sur le prélogisme de la mentalité africaine supposée primitive et l'exclusion du monde noir africain de l'histoire universelle. Cheikh Anta Diop va prendre le contre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l'enceinte même de l'université française. Dans son livre, il s’attèle, avec passion et rigueur, à faire la démonstration que la civilisation de l'Egypte ancienne était négro-africaine.

Si l'ouvrage dérange, c'est non seulement parce que Cheikh Anta Diop propose une « décolonisation » de l'histoire africaine, mais aussi parce que le livre fonde une « Histoire » africaine à partir de l’analyse de l'identification des grands courants migratoires et la formation des ethnies, de la délimitation de l'aire du monde noir qui s'étend jusqu'en Asie occidentale, dans la vallée de l'Indus et de la démonstration de l'aptitude des langues africaines à supporter la pensée scientifique et philosophique. En redonnant une histoire, une conscience historique aux Africains, il souhaite surtout rétablir leur dignité.

Cependant, il ne faudrait pas se tromper de combat en s’arc’boutant sur les idées de Cheikh Anta Diop pour prouver l'intelligence et les mérites de l'Homme noir face au reste de l'humanité. Il s’agit plutôt pour lui de lever le voile obscurci par des années de mensonge d’une certaine intelligentsia, de scientifiques et penseurs occidentaux sur l’histoire de l’Afrique. D’autres spécialistes confirment aussi cette analyse. Ainsi, Ki Zerbo écrit : « Pour l’ethnologue préhistorique, il semble qu’il y a 20.000 ou 30.000 ans, la race noire était de beaucoup la plus répandue dans le monde, que son aire géographique s’étendait de la Corée aux rives du Danube et du sud de l’Inde aux rivages méditerranéens en couvrant également la totalité du continent noir ».

Ce n’est donc pas pour rien que l’on a appelé l’Afrique « le continent noir ». Il poursuit ensuite en ces termes : « Nous devons remonter à nos sources et jusqu’aux plus lointaines. Je pense ici à ce qu’on peut appeler la question d’Egypte et même la bataille d’Egypte. Deux questions se posent ici. D’abord la parenté entre l’Egypte et l’Afrique noire actuelle. Les témoignages de cette parenté pullulent et tous sont prêts à les admettre. Alors se pose la deuxième question, celle de l’antériorité et du sens du courant d’influence. Alors certains égyptologues mettent le véto. C’est le mérite de Cheikh Anta Diop d’avoir, après les historiens et savants comme Hérodote, Volney, Amélineau, accumulé les preuves tendant à identifier les Egyptiens comme d’authentiques nègres » [2].

Aujourd’hui, le livre du savant, historien et philosophe de l’histoire sénégalais est plus que cinquantenaire. Par la portée de son questionnement, l’ambition de «Renaissance africaine» au seuil duquel elle porte le débat, cette œuvre a passé le temps et est devenue un classique et un incontournable des œuvres intellectuelles négro-africaines. « Nations nègres et culture » est une puissante oeuvre scientifique qui explore et développe des thématiques majeures que la recherche scientifique a depuis lors corroborée ou a retenu comme objet de ses préoccupations majeures : l’origine africaine de l’Homme, l’antériorité des civilisations africaines (industries, arts, organisations, écriture, etc.), l’appartenance de l’Egypte antique à l’Afrique noire, les grandes migrations et la formation des ethnies africaines, etc.

La dimension universelle de l’ouvrage est affirmée dans la démonstration de la contribution africaine à l’évolution des civilisations humaines dans les domaines des mathématiques, de la médecine, des lettres, de la philosophie, de l’architecture, de l’astronomie, etc. La réflexion de Cheikh Anta Diop est consciente de son caractère révolutionnaire et attaque les préjugés et l’idéologie dominante, à savoir, l’eurocentrisme et la pensée raciste rationalisée depuis Gobineau et par la grande majorité des anthropologues africanistes européens et occidentaux. Avec « Nations nègres et culture », cette conception tombera de son piédestal intellectuel et sera l’objet d’une constante déconstruction.

L’Afrique cesse ainsi d’être le parent pauvre de l’histoire, de la civilisation, de la science, de l’abstraction, de l’innovation sociale et organisationnelle. Le nègre se trouve désormais en compagnie des pharaons bâtisseurs des pyramides, des grands empires du Ghana, du Mali, de Zimbabwe. Le patrimoine africain ainsi expurgé de la chape de plomb des préjugés dévalorisants, qui tentaient de légitimer l’expropriation des peuples africains soumis à l’agression impérialiste occidentale, prend désormais une attractivité extrêmement mobilisatrice. « Nations nègres et culture » a connu un mouvement d’excitation collective et de passion communicative que peu d’ouvrages de réflexions et d’œuvres intellectuelles négro-africaines pourraient revendiquer.

En effet, l’écriture diopienne démonte, démontre en même temps qu’elle interpelle. Embrassant l’Afrique pré-coloniale jusqu’aux civilisations antiques d’Egypte, d’Ethiopie, de Nubie, de Zimbabwe, l’ouvrage de Cheikh Anta Diop rapproche tout le substrat négro-africain du continent africain. Les Afro-descendants des Caraïbes et des Amériques ont, à la suite de ses travaux et de ceux de ses disciples, réinvesti le champ de l’histoire et de leurs origines africaines. L’impact des thèses de Cheikh Anta Diop aura réussit, en partie, à retourner ce que des siècles de déportation avaient fait passer pour irréversible : la séparation et l’éparpillement physique et mental des Africains et des Afro-descendants.

C’est pourquoi un des grands mérites de la révolution introduite par les travaux de Cheikh Anta Diop est d’avoir fécondé la révolution afrocentrique qui a favorisé un recentrage psychologique et intellectuel des Africains et Afro-descendants sur l’Afrique, ses valeurs et sa culture, à partir d’une base anthropologique scientifique et un questionnement philosophique rigoureux. C’est dans cette dynamique que se situait Bob Marley qui accusait, sous le terme de Babylon system,  le monde industriel capitaliste d'utiliser les peuples dominés pour son profit et de les broyer ainsi dans un engrenage humain incontrôlable. Mieux que les politiciens africains, ce chanteur et guitariste de reggae jamaïcain, avec sa célèbre composition Africa Unite contenu dans l’album Survival, sortie en 1979, a fait comprendre aux masses africaines la nécessité d’une Afrique unie.


Tout comme Cheikh Anta Diop, Marley a dénoncé la falsification de l’histoire africaine. Désormais, c’est toute une économie de l’édition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire, qui est en passe de s’épanouir sur les fondements de « Nations nègres et culture » et des autres publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis». Il en est de même avec la doctrine de la Renaissance Africaine, à l’ordre du jour actuellement en Afrique. En définitive, les Africains et leur diaspora, avec Nations nègres et culture, peuvent désormais envisager leurs rapports aux autres, déchargés et décomplexés des lourdeurs idéologiques.

« Les fondements culturels, techniques et industriels d'un futur État fédéral d'Afrique noire » pour une unification politique de l’Afrique noire.

La publication de ce texte fondamental de Cheikh Anta Diop est précédée de celle de son ouvrage : « L’unité culturelle de l’Afrique » dans lequel il s’attèle à dégager tous les traits culturels communs aux africains, depuis la structure familiale jusqu’à celle de la cité en passant par la superstructure idéologique, la morale, la philosophie, la religion et l’art, la littérature et l’esthétique. Le tout se présente sous la forme d’une étude comparée, avec, évidemment, l’Europe comme zone d’opposition culturelle. Dans son avant-propos, Cheikh Anta Diop considère que les intellectuels noirs « doivent étudier le passé non pour s’y complaire, mais pour y puiser des leçons ou s’en écarter en connaissance de cause si cela est nécessaire. Seule une véritable connaissance du passé peut entretenir dans la conscience le sentiment d’une continuité historique, indispensable à la consolidation d’un Etat multi-national » [3].

Dans « Les fondements culturels, techniques et industriels d'un futur État fédéral d'Afrique noire » (1960) tirant les conclusions pratiques de plusieurs années d’études des problèmes africains, il démontre la justesse de sa position pour une Afrique unie afin d’éviter la « sud-américanisation » du Continent avec comme conséquence « une prolifération de petits Etats dictatoriaux sans liens organiques, éphémères, affligés d’une faiblesse chronique (…) sous la domination économique de l’étranger…Pour éviter un tel sort à l’Afrique Noire, l’idée de la Fédération doit refléter chez nous tous, et chez les responsables politiques en particulier, un souci de survie…  ».

Mais, il n’y a pas d’unité sans mémoire, sans la restauration de la conscience historique africaine, souligne t-il. De même, il ne saurait y avoir d’identité nationale et fédérale sans l’adoption d’une langue commune. C’est pourquoi, il fait une grande place à l’unité linguistique qui domine toute la vie d’une nation et sans laquelle il n’est pas de vie culturelle possible.

Concernant l’unité politique de l’Afrique noire et pour sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Occident, Cheikh Anta Diop pose, de manière rigoureuse, les fondements d’un Etat fédéral à partir d’un inventaire des potentialités linguistiques, économiques, énergétiques, minières, etc., du Continent. Il préconise donc une démarche basée sur l’élargissement de l’espace économique africain avec des plans de production et d’industrialisation endogènes ainsi que sur le renforcement des capacités technologiques :

- Sur le plan économique, il suggère la nécessité d’élargir l’espace économique. Aujourd’hui, nous constatons que les grandes puissances économiques du monde (Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Union Européenne) sont en même temps de vastes espaces économiques. Cela leur permet de résoudre le problème crucial de débouchés. Ainsi l’Afrique fédérée doit devenir industriellement et politiquement, aussi puissante que ces grandes puissances mondiales. L’Afrique doit donc conquérir et conserver son propre marché intérieur, l’un des plus importants du monde. De nos jours, cela ne semble pas être une priorité pour nos dirigeants politiques.

Mais l’élargissement de l’espace économique ne suffit pas, elle doit aussi s’accompagner d’une nouvelle politique de production, différente de celle héritée du colonialisme. En fonction de l’espace, des ressources  et des besoins, Cheikh Anta Diop définit des plans de production. Il recense les sources d’énergie, le nerf de la guerre en matière d’industrialisation, et indique leur utilisation possible selon les différentes parties du continent. A la suite de ce travail préliminaire, il dégage huit zones naturelles à vocation industrielle en fonction de la concentration du potentiel énergétique et de matières premières. Cette nouvelle politique de production a pour objectif d’engager l’Afrique dans un processus de remise en cause de l’extraversion économique héritée de la période coloniale.

- Le développement économique est inséparable du développement technologique. Les pays comme les Etats-Unis doivent leur puissance à la qualité de leur développement technologique. Dans son livre-programme, Cheikh Anta Diop consacre une attention particulière à la formation des cadres techniques, à la recherche scientifique, au développement des moyens de transport et aux fonds d’investissement. Il souhaite voir l’université de Dakar, à l’instar des grandes universités occidentales, devenir un des plus importants centres de formation des cadres africains. En effet, l’importance de la recherche scientifique et technologique est capitale chez Cheikh Anta Diop.

Il y mettait beaucoup d’espoir comme on a pu le constater avec ses efforts à l’IFAN. De nos jours, on apprécie à sa juste valeur cette vision juste et avant-gardiste du rôle de la recherche tant la situation des Universités et des Institutions de recherche africaines est lamentable. Aujourd’hui, en Afrique, elles sont non seulement malades, mais encore menacées de disparition faute de moyens financiers.

En plus, il n’existe pas, dans la plupart des pays d’Afrique, une véritable prise de conscience au niveau des décideurs politiques pour entraîner une mobilisation suffisante de moyens matériels et financiers afin de procéder aux investissements lourds, que requiert le développement d'une puissante base autonome de recherche, de production et de diffusion d'informations, de savoirs et de technologies de pointe, ainsi que des enseignants et des chercheurs de haut niveau capables d’impulser le développement conditions nécessaires pour, non seulement, nous libérer de notre actuelle dépendance scientifique et technologique, mais aussi, pour espérer tenir raisonnablement un rôle actif dans le monde de demain.

Cheikh Anta Diop tire de son texte-programme quinze points pratiques et toujours d’actualité pour servir de « principes de base d’une action concrète » et parmi lesquels on peut citer des options aussi importantes et déterminantes que l’unification linguistique à l’échelle territoriale et continentale en élevant les langues nationales au rang de langues officielles des pays, la promotion de la femme, la promotion de l’industrialisation et la mécanisation de l’agriculture, la bonne gouvernance politique et économique, etc.


Le jeune C. A. D. ___________ C. A. D., étudiant à Paris __________C. A. D., un savant exceptionnel

 

La portée de l’œuvre de Cheikh Anta Diop aujourd’hui

L’œuvre de Cheikh Anta Diop a largement contribué à la réhabilitation de la conscience historique africaine ainsi qu’au combat pour l’indépendance et l’unification de l’Afrique noire. Il convient de rappeler ici que Cheikh Anta Diop, fut le secrétaire général de l’AERDA (Association des Etudiants RDA) de 1951 à 1953. Pendant son mandat il organisa, du 4 au 8 juillet 1951, le premier congrès panafricain des étudiants africains. La WASU (West African Student Union), basée à Londres, y participe avec une délégation de 33 personnes. Ce congrès posa le problème de l’indépendance immédiate de l’Afrique, ce qui était nettement au delà des positions du RDA.

L’AERDA publiait un bulletin mensuel : « La voix de l’Afrique noire ». En février 1952, c'est dans cet organe que Cheikh Anta Diop, dans un article intitulé « Vers une idéologie politique africaine », énonce pour la première fois, en Afrique francophone, les principes de l'indépendance nationale et de la constitution d'une fédération d'Etats démocratiques africains à l'échelle continentale. Il est donc clair que la question de l’indépendance politique du continent était déjà sa grande préoccupation à l’opposé de la plupart des politiciens Ouest-africains qui signeront les « indépendances » de 1960 en se présentant hypocritement comme les champions de la liberté et de la démocratie.

Avec cinquante (50) ans de recul, que pouvons-nous retenir de ses thèses et quelles leçons pouvons-nous en tirer dans le cadre de la célébration du Cinquantenaire des indépendances africaines? Il faut convenir que Cheikh Anta Diop par ses travaux a permis de combattre, de façon déterminante, les effets désastreux de l’aliénation culturelle sur les élites et les intellectuels nègres atteints du complexe de colonisé. Son œuvre a eu un effet salutaire par de nombreux côtés sur les élites africaines à qui il a offert, comme le souligne Fanon, « un aliment culturel à la mesure du panorama glorieux établi par le colonisateur ». C’était donc à partir de cette vision que les élites africaines devaient conduire le combat pour l’indépendance tout en s’en servant comme guide dans la construction de nations viables.

Malheureusement, lors des « indépendances » des années 60, c’est un tournant que les élites intellectuelles et politiques africaines n’ont pas pu et su négocier. Faut-il encore rappeler qu’avec les indépendances certains voyaient dans l’arrivée des masses populaires africaines sur la scène politique, la grande révolution du XXème siècle.

Ainsi, Albert Gérard [4] écrivait : « L’accession de nombreux Etats africains à l’indépendance et aux tribunes internationales n’est qu’un temps – un temps fort, certes – dans l’extraordinaire processus d’accélération de l’histoire dont notre époque a l’infortune et le privilège d’être le témoin. Les historiens de l’avenir constateront vraisemblablement que la véritable révolution du vingtième siècle ne fut ni la révolution soviétique, ni la  révolution nucléaire. Infiniment plus important pour les destinées de l’humanité et de sa civilisation est le fait que, pour la première fois depuis les origines de l’espèce humaine, la grande majorité des hommes a le droit et la possibilité d’intervenir activement dans la gestion des affaires du globe. Cette subite évolution ne peut être comparée qu’à celle qui se produisit lorsque nos ancêtres germaniques, il y a quinze siècles, enlevèrent à l’Empire romain sa suprématie jusqu’alors incontestée. Il faut remonter au cinquième siècle de notre ère pour trouver un évènement capable d’avoir sur l’avenir de la race humaine et sur l’évolution de sa civilisation des conséquences aussi amples et aussi profondes que celles qu’auront sans aucun doute les évènements que nous vivons aujourd’hui…».

Avec la célébration du Cinquantenaire des indépendances, il est temps pour les Africains, de se mettre définitivement à l’écoute de Cheikh Anta Diop afin de récupérer leur histoire, de se réapproprier leur destin et de se faire respecter afin que le demi-siècle à venir soit celui d’une indépendance vraie pour l’Afrique, assise sur des bases économiques solides et appuyée par des partenariats diversifiés tournant définitivement le dos aux pratiques coloniales et postcoloniales. Toute l’œuvre de Cheikh Anta Diop nous guide et nous aide à réaliser ces objectifs. En fait, il n’est pas exagéré de dire que la vie de Cheikh Anta Diop, c’est aussi l’histoire extraordinaire d’un savant africain qui a réussi à vaincre, pratiquement à lui tout seul, l’idéologie coloniale.

Le professeur Jean Devisse, le rapporteur du Colloque du Caire et, pendant longtemps, grand contradicteur de Cheikh Anta Diop, réexaminera son appréciation sur lui, de façon très émouvante, peu de temps avant le décès du savant, en ces termes : « ... l’homme et le savant [Cheikh Anta Diop] ont été au cœur de trop de contestations et de controverses, l’œuvre est trop importante pour que le silence les recouvre. (...) L’Europe, tout particulièrement la France, a beaucoup hésité à prendre en considération cet homme et les idées dont il était porteur. (...) Peu d’historiens auront renversé autant d’idées reçues, bouleversé autant de perspectives, ouvert autant de pistes de recherches (…) Je tiens à lui dire [à Cheikh Anta Diop], et je suis heureux de le faire à Yaoundé, à l’occasion de ce colloque, que je lui suis profondément reconnaissant de m’avoir, par sa ténacité, par son acharnement de chercheur, contraint à modifier plus d’un de mes points de vue, à abandonner nombre de préjugés que m’avait inculqués l’éducation que j’ai reçue. Même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui sur tous les points, je lui devais cet hommage  ».

L’historiographie véritable de l’Afrique date pratiquement de lui, de ses premiers balbutiements à sa maturité et à son indépendance idéologique. Ses travaux ont joué un rôle pivot dans tout ce qui touche à la préhistoire de l’humanité et en matière des antiquités africaines. Cheikh Anta Diop est l'un des premiers Africains, dans le contexte de la colonisation à avoir compris l’importance de ramener l’Afrique dans le concert historiographique et dans celui des nations libres. Il est aussi, parmi les premiers intellectuels et historiens africains, celui qui a le plus contribué à réconcilier l’Afrique avec son passé et lui a donné des raisons de croire à son avenir. Son grand mérite est d’avoir été le premier, dès les années 1950, à rechercher et à préconiser une stratégie devant conduire à l’indépendance politique et économique réelle du continent.

Les africains, notamment les intellectuels, les chercheurs et les élites, devraient travailler, aussi, à approfondir l’œuvre du savant au lieu de se limiter uniquement à l’encenser ou à le combattre. L'œuvre de Cheikh Anta Diop constitue donc un appel à la mobilisation de toutes les  forces pour une reprise en main de l'Afrique par les Africains. Elle comporte le message fondamental suivant : seule la ré-appropriation et l’assimilation de son histoire et de sa culture par un peuple, un groupe d’hommes ou d’individus, peut permettre la prise en main de son destin et renforcer la confiance en soi. Alors seulement, il pourra s’émanciper et s’épanouir vers l’interaction et la conjonction avec les autres.

Notes

1. Zorgbibe, Charles (2004).  Senghor et Cheikh Anta Diop ou la restauration de la conscience africaine , in : Geopolitique africaine/OR.IMA International, n° 13, 2004. 161-174). [Retour]

2. Ki-Zerbo, Joseph (1957).  Histoire et conscience nègre , Présence Africaine, 1957. 67-68 [Retour]

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4. Gérard, Albert (1962). Humanisme et négritude in Diogène n° 37, 1962. [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 11:43

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