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Tremblement de terre : Haïti, Afrique et idéologies !

Effondrement d'un immeuble à Port-aux-Prince

Un mois après le séisme, Haïti se remet peu à peu de la catastrophe qui s'est abattue sur lui. Aidé en cela par tout le gotha humanitaire de la planète. Il faut dire qu'une telle mobilisation est sans précédent pour une catastrophe naturelle, à l'exception probable du tsunami qui a touché l'Asie en décembre 2004. Des observations méritent cependant d'être faites pour mieux appréhender ce phénomène nouveau que constitue la débauche de compassion qui n'est pas sans susciter certaines interrogations.

Twitter, une nouvelle plateforme médiatique

C'est par Twitter que le buzz médiatique du tremblement de terre a commencé. Malgré la dévastation du système de communications, c'est par les téléphones portables que les premières images des ruines de Port-aux-Prince, la capitale, ont fait leurs apparitions sur le net. En quelques heures, les écrans de télé furent envahis par un défilement d'horreurs et de souffrances : des corps sans vie  étalés à même le sol ou à moitié ensevelis dans les ruines, des femmes en pleures, des enfants effroyablement blessés et sans soins, etc.

Même si c'est le rôle des médias de diffuser l'information, on peut s'interroger sur cette exposition des cadavres dans les médias qui constitue à ne point douter une violation de la dignité humaine. On n'observe curieusement pas ce genre d'attitude quand on a affaire à des cadavres occidentaux. Personne n'a jamais vu à la télé par exemple une quelconque victime des attentats du 11 septembre aux USA.

Assistance humanitaire : les États-Unis se démarquent

Cette couverture médiatique a suscité comme il fallait s'y attendre un élan de compassion. La plus remarquable étant celle du gouvernement américain qui a envoyé plusieurs bâtiments militaires dont un navire-hôpital et une équipe pour restaurer le système de contrôle de la navigation à l'aéroport international Toussaint Louverture de Port-aux-Princes. Cette mobilisation américaine tranche avec la gestion du désastre du cyclone Katrina sous l'ancien président américain Georges W. Bush.

D'autres navires militaires ainsi que près de vingt mille hommes de troupes de l'armée américaine ont été envoyés. Cette intervention humanitaire de l'armée américaine a suscité de nombreuses  critiques quand on se rappelle de l'Histoire d'Haïti ponctuée d'interventions militaires américaines. Pour le président américain Barack Obama, cet événement douloureux doit être au contraire une occasion pour les USA  de montrer leur leadership.

De part le monde mais surtout en occident, les organisations humanitaires ont lancé des appels aux dons sans précédent, certaines d'entre-elles iront jusqu'à payer des pages publicitaires dans les médias pour récolter des dons. Les dons individuels 5$-10$ ont été considérables. Au Canada, près de 130 millions de dollars ont été versés aux organisations humanitaires.

Des stars du cinéma et de la musique se sont  également mobilisés. La fondation Yele Haiti de Wyclef Jean a recolté  5 millions de dollars en 2 jours. Angelina Jolie et Brad Pitt ont donné 1 million $  à Médécins Sans Frontières, Sandra Bullock 1 million $, Gisele Bundchen mannequin américain mariée à une star du football américain a aussi versé 1.5 millions $. Pendant un moment, Haïti a ravi à l'Afrique son statut de centre de la misère planétaire si bien qu'un spectacle de striptease a même été proposé pour lui venir en aide.

Les Nations du monde entier n'ont pas hésité à contribuer. Le gouvernement canadien a promis près de 100 millions de $, les USA 700 millions $, l'UE  4 millions d'euros. Les pays africains se sont particulièrement illustrés avec le Nigeria 4 millions $, la RDC 3 millions $,  le Gabon 2 millions $, le Tchad 1 million $. Les promesses se sont élevées à plus de 2 milliards $ mais elles  ont suscité de nombreuses critiques quand à leurs destinations finales.

En effet, la majeure partie de cet argent est versée aux ONG comme la Croix-Rouge et autres organismes gouvernementaux comme l'USAID. Une grande partie de cet argent est utilisée pour la logistique  ainsi que  pour rémunérer des employés originaires des pays donnateurs. Le premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive s'est plaint de l'usage de cet argent. "Les ONGs ne nous disent pas ... d'où l'argent vient et comment ils l'utilisent", s'est -il insurgé.

Le gouvernement américain a versé 160 millions $ de son aide au département de la défense américaine et à l'Agence Fédéral de Gestion d'Urgence; plusieurs autres millions ont été versés à des organisations humanitaires américaines, rapporte l'Associated Press. Que ce soit au Canada ou en Europe, la même tendance a été observée. Sur le terrain, la bataille s'est engagée entre les différents donateurs pour se partager le marché de la reconstruction.

Assistance humanitaire (USAID)

L'idéologie s'est aussi invitée

Comme tous les événements qui rythment la vie de notre planète, ce désastre n'a pas échappé aux allusions idéologiques. Pour Pat Robertson, évangéliste américain, le séisme qui a frappé Haïti est la conséquence d'un pacte lié avec le diable par les Haïtiens. Pour lui,  " ils ont lié un pacte avec le diable pour se libérer du joug colonial des français. Ils ont dit: 'Nous te servirons si tu nous libère des français' ... et le diable a dit: 'OK, l'affaire est conclue', et ils chassèrent les français de leurs terres mais depuis lors, ils ont été maudits par une succession de malheurs".

Le quotidien français Le Monde, s'illustrait avec des propos similaires dans un article intitulé : "Haïti, la malédiction" à l'intérieur duquel il décrivait Haïti en ces termes: "C’est un pays dont la naissance sonnait comme une promesse universelle, et qui semble depuis plus de deux siècles condamné au malheur" [1].

L'agence France Presse renchérissait avec la description du "Chaos" Haïtien : "Moins de 48 heures après le séisme, Port-au-Prince sombrait dans le chaos jeudi, coups de feu et scènes de pillage se mêlant aux efforts des sauveteurs pour dégager des survivants, alors que l'afflux d'aide risquait d'être entravé par la fermeture de l'espace aérien" (Agence France Presse).

L'écrivain Haïtien Danny Laferrière a dénoncé ces insinuations : "Il faut cesser d’employer ce terme de malédiction. C’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il paie’’, s'est-il emporté.

Dans une interview rapportée par l'Agence de Presse Sénégalaise il affirme : "passe encore que des télévangélistes américains prétendent que les Haïtiens ont passé un pacte avec le diable, mais pas les médias. Ils (les médias) feraient mieux de parler de cette énergie incroyable que j’ai vue, de ces hommes et de ces femmes qui, avec courage et dignité, s’entraident. Bien que la ville soit en partie détruite et que l’Etat soit décapité, les gens restent, travaillent et vivent. Alors de grâce, cessez d’employer le terme de malédiction, Haïti n’a rien fait, ne paie rien, c’est une catastrophe qui pourrait arriver n’importe où."

En effet, ce terme de malédiction, dans la bouche d'un télé-évangéliste peut se comprendre mais dans des médias qui revendiquent une écriture basée sur les faits et la rationalité, c'est surprenant. Comme pointé du doigt par Danny Laferrière, le terme de malédiction n'a aucune base rationnelle ou scientifique, les tremblements de terres et les catastrophes arrivent partout : Californie, Japon, Indonésie etc. Cela impliquerait-il que ces lieux soient maudits aussi ?

De même pour lui, le terme "pillage" est excessif:  "Quand les gens, au péril de leur vie, vont dans les décombres chercher de quoi boire et se nourrir avant que des grues ne viennent tout raser, cela ne s’apparente pas à du pillage mais à de la survie." [2]

Sa voix rappelle comme par hasard celle d'Eddy Harris au lendemain du cyclone  Katrina qui a ravagé la Nouvelle-Orléans aux É.-U : "Les télés ne font que reproduire, à La Nouvelle-Orléans, ce qu’elles font ailleurs : entretenir de faux clichés. Exemple : l’agence Associated Press a diffusé deux scènes quasi identiques, en parallèle. L’une montrait un Noir marchant dans l’eau, un sac sur les épaules. Sur l’autre, un Blanc faisait exactement la même chose. La légende de la première photo affirmait que le Noir venait de piller un magasin, la seconde que le Blanc s’était débrouillé pour survivre. Pillage d’un côté, débrouille de l’autre..."

Cette manière de présenter les faits s'inscrit dans la droite ligne de ce que dénonçait Chimamanda Adichie : la vision singulière que ces médias occidentaux cultivent sur certaines parties du monde et certains peuples. Leur histoire se réduit au chaos et à la souffrance. Ce qui permet à leurs peuples de conclure que ces peuples sont "maudits" ou "inférieurs". Et après ils font semblant de combattre le racisme et de s'étonner que les autres ne soient pas perçus comme partageant la même humanité.

Rivalités réligieuses

Pat Roberston faisait référence au Vodou, une synthèse des croyances réligieuses africaines faite par les esclaves transportés d'Afrique en Amérique et dans les caraïbes ; et caricaturée par la religion chrétienne comme un culte du diable. Le christianisme n'en est pas à son premier essai. Il a dépeint la plus part des pratiques religieuses africaines comme tel. C'est l'exemple d'un prêtre burkinabè qui dénonçait la danse du masque en affirmant que ceux qui le pratiquaient étaient entrain de suivre "un morceau de bois". Au passage, on peut se demander de quoi est fait la croix qui trône dans toutes les églises ou qu'il porte au coup par ailleurs.

Cela n'est rien d'autre que la manifestation de l'intolérance et de l'incapacité de ces religions d'origine moyen-orientale à accepter la diversité des cultes même si elles s'en défendent. Les Africains n'ont jamais interdit ou essayer d'interdire ces nouvelles pratiques religieuses. Après qu'elles se soient installées, elles se sont mises à haïr et à dénigrer les croyances qui les ont précédées.

Interventionnisme américain

Loin de s'expliquer par une malédiction quelconque, la situation actuelle d'Haïti comme celle de l'Afrique pourrait trouver son explication dans l'Histoire.

L'histoire d'Haïti a été ponctuée d'interventions intempestives de la part des gouvernements américains. La colonie de Saint Domingue appelée Ayiti par ses autochtones était la "perle des Antilles". A la révolte des esclaves haïtiens en 1771, le gouvernement de Georges Washington apporta un appui financier et militaire aux colons esclavagistes français. En 1798, les USA reprirent le commerce avec Haïti à la requête de Toussaint Louverture après la défaite des colons français et l'établissement de la république noire d' Haïti.

Thomas Jefferson, le deuxième successeur de Washington mit fin à ces échanges commerciaux à son arrivée au pouvoir en 1801. Avant  même de devenir président, il s'inquiétait déjà "du cours des événements dans le voisinage des West Indies", qui "semble donner une impulsion considérable à l'esprit des esclaves ... au sein desquels une grande disposition à la révolte s'est déjà manifestée." Il désignait les Haïtiens par l'expression "cannibales de la terrible république".

Mais quand Napoléon envoya son beau frère Charles Leclerc envahir Haïti et rétablir l'esclavage, Thomas Jefferson s'allia plutôt à Toussaint Louverture, craignant les vues françaises sur la Nouvelle-Orléans. Un pari réussi, puisque malgré la capture de Toussaint Louverture et son emprisonnement en France où il mourut d'un probable empoisonnement, les Haïtiens réussirent à infliger à Napoléon sa première défaite et à chasser les français de leur île. Cette défaite française a marqué la fin du rêve impérial de Nopoléon en Amérique.

Son objectif étant atteint, Thomas Jefferson retourna sa veste et commença à imposer un embargo commercial à Haïti à partir de 1804 et cet embargo perdura jusqu'en 1862. L'objectif était d'étouffer cette république noire et d'ôter de l'esprit des esclaves du Sud des Etats-Unis toute vélléité de révolte. Les USA refusèrent de reconnaître la république Haïtienne.

C'est Abraham Lincoln qui décida de reconnaître Haïti et le Liberia simultanément en 1862. Il voulait encourager l'exil des esclaves américains libérés sur ces terres. En Juillet 1915, l'armée américaine envahit Haïti et l'occupation américaine qui s'en est suivie perdura jusqu'en Août 1934. Selon James Johnson, cité par Louis Gates, "Si les USA quittaient Haïti maintenant (en 1920), ils laisseront plus d'un millier de veuves et d'orphelins de leur propre fabrique, sans mentionner l'atteinte irréparable à sa propre tradition de défenseur des droits  de l'Homme". L'occupation avait pour simple objectif de protéger les intérêts de la National City Bank.


Interventionisme français

Quelles sont les vraies raisons de l'échec actuel d'Haïti imputé à la corruption, aux coups d'États et à ce que certains pensent sans le dire, à l'incapacité congénitale du "nègre" à s'organiser dans un cadre étatique ? L'indépendance d'Haïti s'est heurtée très tôt à un obstacle majeur dont il faut ici rappeler les détails : l'Ordonnance royale du roi français Charles X du 17 avril 1825. Selon l'article 2 de cet Ordonnance : "Les Habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront à la Caisse des dépôts et Consignations de France en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant au 1er décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclament une indemnité" .[3]

C'est par cet acte que la France a hypothéqué l'indépendance d'Haïti et sur un siècle tout l'avenir d'un peuple.  Le Sénat haïtien qui a entériné cet acte la même année n'avait pas vraiment le choix. C'est face à la menace française de considérer Haïti comme un ennemi permanent et de lui imposer un blocus que cet Accord a pu se conclure. En échange la France accordait sa reconnaissance de l'Etat d'Haïti. En 1838 l'Ordonnance fut revisée à travers un traité et l'indemnité de 150 millions de francs réduite à 60 millions. La valeur actuelle de ces montants serait simplement inimaginable. [4] [5]

Portrait de Toussaint Louverture

Haïti et l'Afrique.

Il apparaît donc que la situation Haïtienne ressemble beaucoup à celle de l'Afrique : une indépendance combattue, un ostracisme commercial et technologique qui rend extrêmement difficile tout progrès économique. Le lien entre l'Afrique et Haïti ne s'arrête pas là. Bien avant la colonisation de l'Afrique, la naissance de la république d'Haïti consacre le surgissement du peuple Noir dans la série des grands bouleversements de cette époque que constituent les révolutions américaine et française. Aimé Césaire a dit à ce propos : « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois… Ce fut leur conquête. Leur conquête était aussi pour nous tous. Si nous en étions dignes ! ».

En plus des hostilités venant de l'extérieur, Haïti tout comme l'Afrique doit faire face à des défis internes générés par la colonisation et l'esclavage. En effet, la société haïtienne est traversée par une hiérarchie des couleurs héritée de l'esclavage tout comme les autres pays d'Amérique latine. Les métis étant les seuls a pouvoir posséder des biens quelconques pendant la période de l'esclavage, ils sont partis d'une position privilégiée à la libération et ont pu conserver et entretenir leurs richesses bien après.

Plus la couleur est foncée, plus l'on est au bas de l'échelle sociale. Cela a contribué à renforcer ce complexe d'infériorité tant dénoncé par Frantz Fanon et particulièrement alimenté dans l'univers francophone par des représentations négatives du monde noir dans la production intellectuelle. Césaire a parlé de ce complexe en ces termes : "Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme ..." [6]

Ces réflexes d'antan ont survécu de nos jours et se manifestent à travers cette couverture médiatique exclusivement négative, ce double standard dans le traitement de la souffrance humaine et l'exposition des cadavres, ...  cette "single story" décrite par Adichie qui finissent par se muer de perception en réalité.

Dans le monde anglo-saxon et particulièrement aux États-Unis, un travail de fond a été fait par les Afro-descendants pour redonner une certaine fierté aux Noirs afin qu'ils assument pleinement leur destin. Des slogans comme "Black is beautiful" ou "Black Power" répondaient à cet objectif. Cela a été possible surtout parce que dans le monde anglo-saxon, le racisme et la ségrégation ont été sans hypocrisie, ils se manifestaient ouvertement (ségrégation raciale aux É.-U dans les lieux publics, à l'Ecole, etc.; Apartheid en Afrique du Sud).

L'univers noir francophone en revanche est toujours largement plongé dans l'aliénation, trompé par un racisme insidieux et un universalisme apparent qui, en réalité entretient la consécration du Blanc comme le seul modèle universel. Des épisodes comme "nos ancêtres les gaulois" décrivent cet état de fait. Les Haïtiens, les Caribéens et les Noirs Africains vivant en France présentent souvent les traits de cette aliénation : ils se détestent les uns les autres. Les premiers se considérant plus "civilisés " que les derniers, entendez par cela plus "proches" du Blanc.

L'ouvrage "Black Bazar" d'Alain Mambanckou explore ce thème. Les exemples et les anecdotes sur ce sujet sont légion : une franco-congolaise avoue  par exemple dans une interview au journal Le monde : "en France, je ne voulais même pas sortir avec un homme de couleur, à cause des préjugés !". Elle a dû s'exilé au Canada avant de "s'intéresser réellement à ses origines congolaises" [7].

La conséquence de tout ceci est une incapacité d'Haïti et des pays africains à faire confiance en leurs aptitudes à construire leurs pays, à inventer leur avenir. La société Haïtienne déracinée de sa culture africaine se retrouve dans une situation pire où elle est incapable de définir ses propres valeurs. Comme dans les Antilles, revendiquer les racines africaines paraît souvent inimaginable car l'image qu'on leur donne de l'Afrique est répulsive.

Ces sociétés se perçoivent comme étant issues de générations spontanées, comme des sociétés dont l'Histoire commence avec l'esclavage. Lilian Thuram avoue par exemple que sa grand-mère ignorait que ses ancêtres venaient d'Afrique. L'Histoire et la Culture constituent la colonne vertébrale d'une société. Elles sont la source de sa discipline, de son courage et de son acharnement au labeur. Quand on est privé de tout cela, on est privé de l'estime de soi et de la raison de se battre. C'est ce qui explique en partie la défiance érigée parfois en modèle chez les jeunes Noirs français et américains. C'est probablement ce qui explique aussi la décadence des institutions Haïtiennes avec la multiplications des bandes violentes.

La solution pour Haïti comme pour l'Afrique, c'est de renouer avec leur passé afin de se donner la confiance nécessaire pour bâtir leur avenir.

Retour volontaire en Afrique.

En réaction à la constante exposition d'Haïti aux catastrophes naturelles, le président sénégalais Abdoulaye Wade a proposé aux pays Africains de donner de la terre aux Haïtiens désirant venir s'installer sur la terre de leurs ancêtres."La récurrence des calamités qui tombent sur Haïti m'amène à proposer une solution radicale: (. . . ) créer en Afrique, quelque part, avec des Africains bien entendu, avec l'Union africaine, (. . . ) un espace, à déterminer avec des Haïtiens, pour y créer les conditions de retour des Haïtiens", a-t-il affirmé.

Cette proposition a été ridiculisée par beaucoup, à commencer par les médias français (RFI) avant d'être imités comme d'habitude par certains médias africains. Hyacinthe Sanou écrivait dans L'Observateur Paalga sur un ton moqueur indigne du sérieux de la situation : "sur l’échelle Richter des propositions farfelues, la palme devrait être décernée au président sénégalais, Abdoulaye Wade. Assurément, Gorgui, comme on sait, pétille d’idées et donne son avis sur tout. D’où cette idée aussi biscornue qu’éculée de vouloir créer en Afrique un espace pour le retour des Haïtiens sur la terre de leurs ancêtres, sous prétexte de « la récurrence des calamités » qui tombent sur leur île."[8]

Cela reflète le manque d'autonomie de pensée tant dénoncé au sein de l'élite intellectuelle et médiatique africaine mais jamais démenti. Cette proposition, loin d'être farfelue est avant tout le signe de l'affirmation du continent africain sur la scène internationale. Le misérabilisme de l'Afrique comme justification à son immobilisme, voire sa non-existence sur l'échiquier international lui fait plus de tord que de bien. Aussi, une bonne connaissance de la situation géologique et géographique d'Haïti permet de comprendre cette proposition.

Comme le souligne le ministre sénégalais des (affaires étrangères) : "ce pays frère avait déjà été dévasté par un cyclone en septembre 2004 et a connu une soixantaine de catastrophes naturelles depuis 1900. Ainsi, la vie des 10 millions d’Haïtiens sur un territoire de seulement 28.000 Km2 se trouve constamment menacée par des calamités naturelles répétitives, Ils n'ont pas choisi d'aller dans cette île et ce ne serait pas la première fois que des anciens esclaves ou leurs descendants soient ramenés en Afrique. C'est le cas du Liberia, où ils ont dû s'intégrer à la population locale pour former aujourd'hui la nation libérienne. Notre devoir, c'est de leur reconnaître le droit de revenir sur la terre de leurs ancêtres." [9]

Au delà du caractère grave de la situation, le sens fondamental de la proposition de Wade se dévoile de manière particulièrement nette dans un ensemble de fait : La fin de la guerre froide et le recul des influences idéologiques a conduit à un raffermissement des identités. A la solidarité du monde arabo-musulman pour la cause palestinienne s’ajoute le repli identitaire en Occident (polémique sur les minarets en suisse, le voile et la bourqua en France etc.).

Faut-il rappeler que l’Etat d’Israël dès sa création a mis en place la loi du retour basée sur la simple appartenance à la religion juive ? L’Espagne dans le même ordre d’idée a voté une loi permettant à tous les descendants des colons espagnols en Amérique latine de revenir en Espagne ou de bénéficier de la nationalité espagnole. L’idée de Wade est tout à fait compréhensible dans ce contexte.

En méditant sur le propos de A. Césaire on peut comprendre la nécessité pour l’Afrique , ne serait-ce que pour le symbole, d’ouvrir ses frontières à ces enfants où qu’ils se trouvent : « L’Occident pardonnera-t-il un jour aux descendants de Toussaint Louverture ? Nous qui avons choisi une lutte de substitution à l’intérieur du monde colonial, nous devons à notre tour aider les Haïtiens. Jamais nous ne compenserons tout à fait ce que nous devons au nègre fondateur. Le nègre fondateur, c’est la Révolution de Saint-Domingue, c’est Toussaint Louverture.(…) La vie des colonies d’Afrique, des victimes d’une féroce ségrégation aux Etats-Unis, ou des peuples caribéens soumis, gardait à Haïti toute sa charge symbolique : un peuple qui, seul contre tous, s’est libéré de l’esclavage ».

Une lutte de survie collective

S'il y a des leçons qu'on peut tirer de ce cataclysme et des nombreux autres qui s'abattent sur le peuple Noir (Cyclône Katrina, famines, maladies, etc.), c'est cette nouvelle lecture du Darwinisme que nous propose le film américain "Duplicity" : l'évolution individuelle est remplaçée par l'évolution collective (sociétés, pays, peuples, etc.) Quelque soit la force et le talent d'un individu, son niveau de succès et de quiétude dépend de celui du groupe, du peuple auquel il appartient. La lutte pour la survie collective succède à celle pour la survie individuelle. Et ce sont les peuples les plus forts qui survivront.

Notes

1. Haïti, la malédiction :  Article publié le 14 Janvier 2010. Source : LE MONDE.FR (Jérôme Gauthere) [Retour]

2. Agence de Presse Sénégalaise :  http://fr.allafrica.com/stories/201001181529.html [Retour]

3.   Chancy EMMANUEL, L’indépendance d’Haïti : Etude historique contenant des appréciations nouvelles, suivie d’états inédits des sommes versées dès 1838 en exécution du traité financier du 12 février , précédé d’une préface de M. Jérémie, Paris : C. Marpion et E. Flammarion, 1884 ; pp. 45-46) [Retour]

4. Gusti-klara GALLIARD, , L’expérience haïtienne de la dette ou une production caféière pillée (1875-1915), Port au Prince, Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, 1988, p. 141 [Retour]

5. Joachim BENOÎT, Les racines du sous développement en Haïti, Port au Prince, Henri Deschamps impr., 1978, p. 80). [Retour]

6. Aimé CÉSAIRE (1955), Discours sur le colonialisme, Paris: Présence Africaine [Retour]

7. http://fr.excelafrica.com/showthread.php?t=10699 [Retour]

8. Hyacinthe Sanou, in L’Observateur Paalga : http://www.lobservateur.bf/spip.php?article13206&var_recherche=Waderie. [Retour]

9. http://www.jeuneafrique.com/Article/DEPAFP20100117T122402Z/senegal-liberia-abdoulaye-wade-esclavagewade-offre-une-terre-aux-haitiens-pour-leur-retour-en-afrique.html [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 12:28