Samedi 19 Octobre 2019

Tremblement de terre : Haïti, Afrique et idéologies !

Interventionisme français

Quelles sont les vraies raisons de l'échec actuel d'Haïti imputé à la corruption, aux coups d'États et à ce que certains pensent sans le dire, à l'incapacité congénitale du "nègre" à s'organiser dans un cadre étatique ? L'indépendance d'Haïti s'est heurtée très tôt à un obstacle majeur dont il faut ici rappeler les détails : l'Ordonnance royale du roi français Charles X du 17 avril 1825. Selon l'article 2 de cet Ordonnance : "Les Habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront à la Caisse des dépôts et Consignations de France en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant au 1er décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclament une indemnité" .[1]

C'est par cet acte que la France a hypothéqué l'indépendance d'Haïti et sur un siècle tout l'avenir d'un peuple.  Le Sénat haïtien qui a entériné cet acte la même année n'avait pas vraiment le choix. C'est face à la menace française de considérer Haïti comme un ennemi permanent et de lui imposer un blocus que cet Accord a pu se conclure. En échange la France accordait sa reconnaissance de l'Etat d'Haïti. En 1838 l'Ordonnance fut revisée à travers un traité et l'indemnité de 150 millions de francs réduite à 60 millions. La valeur actuelle de ces montants serait simplement inimaginable. [2] [3]

Portrait de Toussaint Louverture

Haïti et l'Afrique.

Il apparaît donc que la situation Haïtienne ressemble beaucoup à celle de l'Afrique : une indépendance combattue, un ostracisme commercial et technologique qui rend extrêmement difficile tout progrès économique. Le lien entre l'Afrique et Haïti ne s'arrête pas là. Bien avant la colonisation de l'Afrique, la naissance de la république d'Haïti consacre le surgissement du peuple Noir dans la série des grands bouleversements de cette époque que constituent les révolutions américaine et française. Aimé Césaire a dit à ce propos : « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois… Ce fut leur conquête. Leur conquête était aussi pour nous tous. Si nous en étions dignes ! ».

En plus des hostilités venant de l'extérieur, Haïti tout comme l'Afrique doit faire face à des défis internes générés par la colonisation et l'esclavage. En effet, la société haïtienne est traversée par une hiérarchie des couleurs héritée de l'esclavage tout comme les autres pays d'Amérique latine. Les métis étant les seuls a pouvoir posséder des biens quelconques pendant la période de l'esclavage, ils sont partis d'une position privilégiée à la libération et ont pu conserver et entretenir leurs richesses bien après.

Plus la couleur est foncée, plus l'on est au bas de l'échelle sociale. Cela a contribué à renforcer ce complexe d'infériorité tant dénoncé par Frantz Fanon et particulièrement alimenté dans l'univers francophone par des représentations négatives du monde noir dans la production intellectuelle. Césaire a parlé de ce complexe en ces termes : "Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme ..." [4]

Ces réflexes d'antan ont survécu de nos jours et se manifestent à travers cette couverture médiatique exclusivement négative, ce double standard dans le traitement de la souffrance humaine et l'exposition des cadavres, ...  cette "single story" décrite par Adichie qui finissent par se muer de perception en réalité.

Dans le monde anglo-saxon et particulièrement aux États-Unis, un travail de fond a été fait par les Afro-descendants pour redonner une certaine fierté aux Noirs afin qu'ils assument pleinement leur destin. Des slogans comme "Black is beautiful" ou "Black Power" répondaient à cet objectif. Cela a été possible surtout parce que dans le monde anglo-saxon, le racisme et la ségrégation ont été sans hypocrisie, ils se manifestaient ouvertement (ségrégation raciale aux É.-U dans les lieux publics, à l'Ecole, etc.; Apartheid en Afrique du Sud).

L'univers noir francophone en revanche est toujours largement plongé dans l'aliénation, trompé par un racisme insidieux et un universalisme apparent qui, en réalité entretient la consécration du Blanc comme le seul modèle universel. Des épisodes comme "nos ancêtres les gaulois" décrivent cet état de fait. Les Haïtiens, les Caribéens et les Noirs Africains vivant en France présentent souvent les traits de cette aliénation : ils se détestent les uns les autres. Les premiers se considérant plus "civilisés " que les derniers, entendez par cela plus "proches" du Blanc.

L'ouvrage "Black Bazar" d'Alain Mambanckou explore ce thème. Les exemples et les anecdotes sur ce sujet sont légion : une franco-congolaise avoue  par exemple dans une interview au journal Le monde : "en France, je ne voulais même pas sortir avec un homme de couleur, à cause des préjugés !". Elle a dû s'exilé au Canada avant de "s'intéresser réellement à ses origines congolaises" [5].

La conséquence de tout ceci est une incapacité d'Haïti et des pays africains à faire confiance en leurs aptitudes à construire leurs pays, à inventer leur avenir. La société Haïtienne déracinée de sa culture africaine se retrouve dans une situation pire où elle est incapable de définir ses propres valeurs. Comme dans les Antilles, revendiquer les racines africaines paraît souvent inimaginable car l'image qu'on leur donne de l'Afrique est répulsive.

Ces sociétés se perçoivent comme étant issues de générations spontanées, comme des sociétés dont l'Histoire commence avec l'esclavage. Lilian Thuram avoue par exemple que sa grand-mère ignorait que ses ancêtres venaient d'Afrique. L'Histoire et la Culture constituent la colonne vertébrale d'une société. Elles sont la source de sa discipline, de son courage et de son acharnement au labeur. Quand on est privé de tout cela, on est privé de l'estime de soi et de la raison de se battre. C'est ce qui explique en partie la défiance érigée parfois en modèle chez les jeunes Noirs français et américains. C'est probablement ce qui explique aussi la décadence des institutions Haïtiennes avec la multiplications des bandes violentes.

La solution pour Haïti comme pour l'Afrique, c'est de renouer avec leur passé afin de se donner la confiance nécessaire pour bâtir leur avenir.

Retour volontaire en Afrique.

En réaction à la constante exposition d'Haïti aux catastrophes naturelles, le président sénégalais Abdoulaye Wade a proposé aux pays Africains de donner de la terre aux Haïtiens désirant venir s'installer sur la terre de leurs ancêtres."La récurrence des calamités qui tombent sur Haïti m'amène à proposer une solution radicale: (. . . ) créer en Afrique, quelque part, avec des Africains bien entendu, avec l'Union africaine, (. . . ) un espace, à déterminer avec des Haïtiens, pour y créer les conditions de retour des Haïtiens", a-t-il affirmé.

Cette proposition a été ridiculisée par beaucoup, à commencer par les médias français (RFI) avant d'être imités comme d'habitude par certains médias africains. Hyacinthe Sanou écrivait dans L'Observateur Paalga sur un ton moqueur indigne du sérieux de la situation : "sur l’échelle Richter des propositions farfelues, la palme devrait être décernée au président sénégalais, Abdoulaye Wade. Assurément, Gorgui, comme on sait, pétille d’idées et donne son avis sur tout. D’où cette idée aussi biscornue qu’éculée de vouloir créer en Afrique un espace pour le retour des Haïtiens sur la terre de leurs ancêtres, sous prétexte de « la récurrence des calamités » qui tombent sur leur île."[6]

Cela reflète le manque d'autonomie de pensée tant dénoncé au sein de l'élite intellectuelle et médiatique africaine mais jamais démenti. Cette proposition, loin d'être farfelue est avant tout le signe de l'affirmation du continent africain sur la scène internationale. Le misérabilisme de l'Afrique comme justification à son immobilisme, voire sa non-existence sur l'échiquier international lui fait plus de tord que de bien. Aussi, une bonne connaissance de la situation géologique et géographique d'Haïti permet de comprendre cette proposition.

Comme le souligne le ministre sénégalais des (affaires étrangères) : "ce pays frère avait déjà été dévasté par un cyclone en septembre 2004 et a connu une soixantaine de catastrophes naturelles depuis 1900. Ainsi, la vie des 10 millions d’Haïtiens sur un territoire de seulement 28.000 Km2 se trouve constamment menacée par des calamités naturelles répétitives, Ils n'ont pas choisi d'aller dans cette île et ce ne serait pas la première fois que des anciens esclaves ou leurs descendants soient ramenés en Afrique. C'est le cas du Liberia, où ils ont dû s'intégrer à la population locale pour former aujourd'hui la nation libérienne. Notre devoir, c'est de leur reconnaître le droit de revenir sur la terre de leurs ancêtres." [7]

Au delà du caractère grave de la situation, le sens fondamental de la proposition de Wade se dévoile de manière particulièrement nette dans un ensemble de fait : La fin de la guerre froide et le recul des influences idéologiques a conduit à un raffermissement des identités. A la solidarité du monde arabo-musulman pour la cause palestinienne s’ajoute le repli identitaire en Occident (polémique sur les minarets en suisse, le voile et la bourqua en France etc.).

Faut-il rappeler que l’Etat d’Israël dès sa création a mis en place la loi du retour basée sur la simple appartenance à la religion juive ? L’Espagne dans le même ordre d’idée a voté une loi permettant à tous les descendants des colons espagnols en Amérique latine de revenir en Espagne ou de bénéficier de la nationalité espagnole. L’idée de Wade est tout à fait compréhensible dans ce contexte.

En méditant sur le propos de A. Césaire on peut comprendre la nécessité pour l’Afrique , ne serait-ce que pour le symbole, d’ouvrir ses frontières à ces enfants où qu’ils se trouvent : « L’Occident pardonnera-t-il un jour aux descendants de Toussaint Louverture ? Nous qui avons choisi une lutte de substitution à l’intérieur du monde colonial, nous devons à notre tour aider les Haïtiens. Jamais nous ne compenserons tout à fait ce que nous devons au nègre fondateur. Le nègre fondateur, c’est la Révolution de Saint-Domingue, c’est Toussaint Louverture.(…) La vie des colonies d’Afrique, des victimes d’une féroce ségrégation aux Etats-Unis, ou des peuples caribéens soumis, gardait à Haïti toute sa charge symbolique : un peuple qui, seul contre tous, s’est libéré de l’esclavage ».

Une lutte de survie collective

S'il y a des leçons qu'on peut tirer de ce cataclysme et des nombreux autres qui s'abattent sur le peuple Noir (Cyclône Katrina, famines, maladies, etc.), c'est cette nouvelle lecture du Darwinisme que nous propose le film américain "Duplicity" : l'évolution individuelle est remplaçée par l'évolution collective (sociétés, pays, peuples, etc.) Quelque soit la force et le talent d'un individu, son niveau de succès et de quiétude dépend de celui du groupe, du peuple auquel il appartient. La lutte pour la survie collective succède à celle pour la survie individuelle. Et ce sont les peuples les plus forts qui survivront.

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Notes

1.   Chancy EMMANUEL, L’indépendance d’Haïti : Etude historique contenant des appréciations nouvelles, suivie d’états inédits des sommes versées dès 1838 en exécution du traité financier du 12 février , précédé d’une préface de M. Jérémie, Paris : C. Marpion et E. Flammarion, 1884 ; pp. 45-46) [Retour]

2. Gusti-klara GALLIARD, , L’expérience haïtienne de la dette ou une production caféière pillée (1875-1915), Port au Prince, Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, 1988, p. 141 [Retour]

3. Joachim BENOÎT, Les racines du sous développement en Haïti, Port au Prince, Henri Deschamps impr., 1978, p. 80). [Retour]

4. Aimé CÉSAIRE (1955), Discours sur le colonialisme, Paris: Présence Africaine [Retour]

5. http://fr.excelafrica.com/showthread.php?t=10699 [Retour]

6. Hyacinthe Sanou, in L’Observateur Paalga : http://www.lobservateur.bf/spip.php?article13206&var_recherche=Waderie. [Retour]

7. http://www.jeuneafrique.com/Article/DEPAFP20100117T122402Z/senegal-liberia-abdoulaye-wade-esclavagewade-offre-une-terre-aux-haitiens-pour-leur-retour-en-afrique.html [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 12:28

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