Lundi 24 Avril 2017

 

Les raisons ne manquent pas pour expliquer le mutisme de Blaise Compaoré durant son règne. Pour les uns, il manque de curiosité intellectuelle et idéologique. L’homme n’avait pas la même brillance intellectuelle que son frère et ami Thomas Sankara qui lui, était en parfaite symbiose avec l’art oratoire. Pour les autres, c’est sa nature réservée et introvertie qui faisait qu’il s’exprimait peu en public. Sa parole était rare pour les Burkinabè au point que certains considéraient cela comme la manifestation de son mépris envers son peuple. Quoi qu’il en soit, Blaise Compaoré a toujours œuvré pour éviter au maximum les longs et fréquents exercices de communication avec son peuple. En 27 ans de pouvoir, on peut compter sur le bout des doigts le nombre d’interviews qu’il a eu à accorder à la presse écrite ou aux radios nationales. C’est à croire que le silence était devenu pour lui un outil de gouvernance par défaut.

Pourtant, tout leader d’un pays démocratique, cristallise en lui les espoirs, les rêves et le désir de grandeur de son peuple et par conséquent, est tenu de communiquer régulièrement avec ce dernier dans le souci de rendre compte et de prévenir les crises. Dans les démocraties contemporaines, les présidents et leurs partis politiques sont parfois les moteurs et les régulateurs de la vie politique nationale. À ce titre, les crises deviennent des opportunités à saisir pour mieux communiquer avec leurs peuples sur la vision qu’ils ont de leur devenir et surtout, comment ils comptent les conduire vers des sorties de crises ou vers la terre promise du bonheur national.

Pour Blaise Compaoré, c’était tout le contraire. À chaque crise, il s’enfermait davantage dans le silence pour laisser pourrir la situation… On pourrait penser que ce choix est lié au fait que l’ex président du Faso ne voulait pas faire ombrage à ses premiers ministres. Toutefois, certaines crises le concernaient directement ou indirectement et nécessitaient une communication effective et constante de sa part envers le peuple. Par exemple, suite à l’assassinat de Norbert Zongo, il ne s’est exprimé que quand la situation était au bord du précipice et ce malgré le fait que sa garde rapprochée et son propre petit frère avaient été mis en cause. Aussi, durant les mutineries de 2011, il a fallu que la grogne gagne plusieurs casernes du pays avant que le président ne sorte de son silence. Pour ce qui est de la révision de l’article 37 de la constitution devant lui permettre de briguer un troisième mandat, il ne s’est exprimé que tardivement sur des chaines étrangères pour communiquer avec son peuple.

C’est à croire qu’à chaque crise, l’instauration de la chienlit était devenue un objectif politique impératif à atteindre à court ou moyen terme, pour en tirer un dividende politique majeur sur le long terme: gagner du temps pour survivre politiquement. Cette stratégie du silence combinée à la terreur qu’il avait érigée en mode de gouvernance marchait parfaitement dans les années 1990 et 2000. Les Burkinabè durant cette période sont restés silencieux parce que intimement convaincus que leur silence protégerait leur travail, leur bien-être et celui de leurs familles. Pour certains, le silence était même une assurance vie… Cela a fonctionné jusqu’à ce que de jeunes insurgés se demandent si le silence serait l’héritage qu’ils laisseraient à leurs enfants. La suite, on la connait.

En réalité, l’un des plus grands désastres que le régime Compaoré a provoqué sur le peuple burkinabè, ce n'est pas seulement la «mort du Burkindlim» mais c'est le forgeage d'un peuple inerte et silencieux, jusque dans la vie professionnelle et sociale. Les Burkinabè souffrent dans leur ensemble d’un déficit de communication et il est évident que sans communication, même les collaborations les plus élémentaires de la vie sociale sont impossibles, à plus forte raison celles qui doivent mobiliser des gens d’horizons divers qui ne se connaissent même pas. Ceux qui ont l’occasion de comparer le comportement social des Burkinabè à celui des autres pays, remarquent toujours ce silence parfois lourd et étrange chez les Burkinabè surtout au niveau de l’élite et des intellectuels. Un silence que l’on peut prêter à une modestie légendaire mais qui, pourrait aussi tirer sa source dans le climat de peur et de terreur instauré par Blaise Compaoré.

Roch Marc Christian Kaboré qui a été élu haut les mains dès le premier tour de l’élection présidentielle, possède toutes les cartes en main pour marquer une rupture définitive avec les méthodes de Blaise Compaoré en matière de communication. Pourtant, son attitude sur les récents évènements au Burkina Faso semble indiquer qu’il n’est pas prêt à opérer cette rupture. Il s’est brièvement exprimé sur la question des Kogolwéogo et des incendies dans les marchés populaires. Durant l’attaque terroriste de splendide hôtel, le président et tout son gouvernement, se sont complètement effacés pour que le vide laissé soit comblé par l’ambassadeur de France en poste au Burkina Faso. Sur l’annulation des mandats d’arrêts contre Blaise Compaoré et Guillaume Soro, et sur les libertés provisoires accordées aux personnes suspectées de complicité dans la tentative de putch du Gal. Diendéré, le président Kaboré ne semble pas rassurer son peuple. Quant à la recrudescence des actes de protestations ou d’incivisme à travers tout le pays, Kosyam est toujours silencieux.

Pourtant, dans ce tournant décisif de l’histoire politique de notre pays, la voix du président Kaboré devrait être celle qui réunit les Burkinabè, celle qui pansent les plaies et qui renforce la solidité de la cohésion sociale. Il est bien vrai que le silence, c’est aussi l’expression de la vertu qu'ont les grands hommes d'État. Dans certaines situations de crise, ces derniers prennent parfois le recul nécessaire pour mieux apprécier tous les contours des problèmes avant de se prononcer ou d'agir. Toutefois, dans la situation actuelle du Burkina Faso, il est grand temps pour le président Kaboré  de monter au créneau pour prouver qu’il sait où est-ce qu’il veut conduire le peuple burkinabè. Son rôle en tant que président c'est aussi d'être le porte-étendard du pays, de projeter la fierté et de façonner l'esprit national.

Pour ce faire, il lui appartient de trouver les voies et moyens pour gouverner par l’image et la parole et communiquer directement et régulièrement  avec les Burkinabè, par-dessus les intérêts corporatistes, les partis politiques ou même l’Assemblée Nationale. C’est seulement cet exercice qui lui permettra de mieux expliquer ses choix politiques, de justifier ses décisions sur les questions brulantes de l’heure et surtout de rester à l’écoute sur les préoccupations du Burkinabè de la rue ou des villages. La presse écrite nationale et les radios FM locales lui seront d’un appui incontournable dans cette entreprise de communication avec son peuple. Un peuple qui aujourd’hui, a soif d’information sur son avenir et ne se contentera plus de discours solennels prononcés de temps à autre à la Radio-Télévision Burkinabè (RTB). Donc, Monsieur le président, une seule leçon demeure: se terrer dans le silence ne fait pas disparaitre une crise. Il faut mieux communiquer avec votre peuple ou périr (politiquement)!!!

 Les terroristes ont encore frappé en Afrique. Cette fois-ci en Côte D’Ivoire tuant lâchement des innocents sur la plage de Grand Bassam. Et comme il fallait s’y attendre, la vague des réactions n’a pas tardé sur le continent. Des palais présidentiels aux chancelleries diplomatiques en passant par les réseaux sociaux, de partout en Afrique, pleuvent des messages d’indignation, de compassion  et de soutien indéfectible au peuple ivoirien. Une observation froide de la forte médiatisation de chaque attaque terroriste en Afrique ainsi que des messages de soutien aux pays affectés, conduit à une grande interrogation: cette pression médiatiatique ne poussera-t-il  pas les gouvernements à consacrer plus d’efforts à la lutte contre le terrorisme au détriment d’autres problèmes aux effets aussi dévastateurs que les attaques djihadistes?

Le terrorisme a toujours existé mais depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York City, le phénomène a pris une ampleur mondiale aidé en cela par l’avancée technologique dans le monde de la communication qui a permit une diffusion à grande échelle de chaque attaque terroriste. En reponse aux attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement américain de l’époque aidé pas les médias occidentaux, a forgé le concept de “global War on Terrorism”. Il s’agissait de mobiliser à l’echelle mondiale des moyens militaires, politiques, diplomatiques et légaux pour combattre sur toute la planète toutes les organisations déclarées terroristes ainsi que les pays qui les soutiennent.

La lutte contre le terrorisme s’est donc invitée en Afrique et occupe désormais le top de l’agenda des relations entre l’Afrique et ses partenaires bilatéraux traditionnels avec à la clé, des financements... Les gouvernements africains et leurs élites bon gré mal gré, se sont embarqués dans cette lutte sans pour autant avoir le monopole de l’initiative et ou du contrôle des opérations sur leurs territoires. Ainsi voit-on des initiatives externes se multiplier en Afrique de l’Ouest à grand renfort de tambours, pour contrer l’expansion du terrorisme. Il y a par exemple, le « Trans-Sahara Counterterrorism Partnership (TSCTP)» qui est une initiative américaine destinée à contrer la menace terroriste dans la région du Sahel. La France quant à elle, a aussi lancé son opération dénommée « Barkhane » pour lutter contre le terrorisme dans la bande sahélo-sahélienne, etc.

En l’absence de discernement, les pays africains courent simplement le risque de s’engager corps et âmes dans la guerre des autres et ignorer les vrais problèmes qui dévastent au quotidien leurs peuples. En effet, il faut bien comprendre que l’essor économique, politique et culturel de l’Afrique n’est pas forcément très bien vu et apprecié partout au niveau international. l’Afrique malgré elle est engagée dans une certaine lutte et certains pays utiliseront tous les moyens possibles pour freiner son avancée. Par exemple, sans Boko Haram au Nigeria, ce pays, déjà première puissance économique du continent, pouvait être une grande puissance économique du G20, et servirait ainsi de levier pour toute la sous-région. L’exportation du terrorisme sur le sol africain peut donc devenir un moyen de diversion des États africains qui se retrouvent à mettre plus l’accent sur la lutte contre ce nouveau fléau, au detriment des priorités telles la santé pour tous, l’autosuffisance alimentaire, la revalorisation de notre culture etc.

Ce qui est en débat ici, ce n’est pas une intention de minimiser l’importance de la  ménace terroriste en Afrique. Ce n’est pas non plus une entreprise de justification, ou de défense des djihadistes et des actes terroristes qui s’orchestrent en Afrique. L’objectif recherché, c’est de faire simplement appel à la vigilance des Africains, pour que la lutte contre le terrorisme ne devienne pas une excuse des gouvernements pour justifier le manque de progrès dans la quête de démocratie et de progrès économique et social.

Les pays africains devraient donc revoir leur approche de la lutte contre le terrorisme en remportant d’abord des victoires en amont de cette lutte. La première des victoires à remporter, c’est celle de l'exercice total de leur souvereineté (interne et externe) sur le plan militaire. Pour ce faire, la présence militaire étrangère sur le sol africain (qui faut-il le rappeler précède les attaques terroristes) devrait être remise fondamentalement en cause. Il faut ôter aux terroristes un de leurs arguments de poids justifiant la conduite de leurs attaques sur le sol africain. De la même manière que la présence de bases militaires américaines en terre sainte de l’Islam (Arabie Saoudite) est évoquée comme prétexte pour la conduite du djihad contre les occidentaux, de cette même manière, la présence de bases militaires francaises et américaines en Afrique ne lui rend pas service dans la lutte contre le terrorisme. L’Afrique n’a donc pas d’autre choix que de développer une puissance militaire à l’echelle régionale ou continentale pour assurer sa propre défense. Si tel était le cas, des groupes comme AQMI, Al Shabab, ou Boko Haram n’auraient pas pu s’installer sur le continent. L’union devient donc incontournable car sans une union politique, il n’y aura pas de force militaire regionale ou continentale effective.

La seconde victoire a remporter et la plus importante, c’est celle de la justice sociale. L’extrême pauvreté, les inégalités dans la réaprtition de la richesse nationale, le dénie de justice, la corruption, etc., tous constituent à n’en point douter des terreaux pour l’expansion des recrutements terroristes avec les jeunes comme cibles. Ainsi, les États africains en lieu et place de concentrer exclusivement leurs efforts sur les (risques d’) attaques djihadistes, devraient surtout combattre sans merci les criminels aux cols blancs qui opèrent au jour le jour dans leurs pays. Qui sont-ils ces criminels aux cols blancs?

On le sait, les terroristes qui attaquent l’Afrique sont généralement armés de Kalachnikov ou d’explosifs autour de la ceinture et d’une mauvaise interprétation de l’islam comme idéologie. Les criminels africains aux cols blancs eux, ont le stylo ou l’ordinateur à la place de la Kalachnikov. La cupidité, la bassesse, et la soif du pouvoir constituent leurs ceintures explosives. Leur “idéologie” est un savant mélange de prétentions démocratiques, de droits de l’homme et de lutte contre la pauvreté.

Par ailleurs, ces criminels aux cols blancs causent aussi d’énormes pertes en vies humaines en Afrique. Quand un opérateur économique vent consciemment des produits périmés aux consommateurs, il fait des victimes silencieuses. Que penser de ces médecins, de ces spécialistes en chirurgie et autres dans les hôpitaux publiques ou dans les cliniques privées, qui ont paralysé à vie leurs patients quand ils ne les ont pas simplement envoyés auprès de Dieu avant l’heure? Leur incompétence, leurs absentéismes, et leurs erreurs médicales ou de diagnostic ne font-ils pas plus de morts sur le long terme qu’une attaque terroriste isolée? Bref, les attaques terroristes en Afrique  font de nombreuses victimes mais gardons aussi à l’esprit que les criminels aux cols blancs en font autant sur le long terme sinon même plus.

En plus, comme les terroristes, les criminels africains aux cols blancs posent aussi des actes d’une lâcheté et d’une ignominie indescriptible. Quand les présidents Sarkozy, Cameron, et Obama ont organisé une “expédition punitive” contre la Libye et qui a conduit à l’assassinat de Mohamed Kadhafi, le silence et l’impuissance des chefs d’États africains ne sonnent-t-ils pas comme une lâcheté ou une honte inacceptable?

Enfin, beaucoup d’Africains se sentent insultés lorsque des gens se cachent derrière leurs religions pour commettre des attaques terroristes au nom de leur Dieu. Ils devraient l’être aussi lorsque des criminels aux cols blancs utilisent le couvert de la démocratie ou de la lutte contre la pauvreté pour assouvir leur soif d’argent et de pouvoir. Par exemple, que dire de ces régimes claniques qui charcutent les constitutions pour se maintenir au pouvoir durant des décennies contre le gré de leurs peuples? Combien d’hommes politiques africains ont initié, inspiré des rebellions pour conquérir le pouvoir par les armes? Combien sont-ils ces hommes d’États qui ont conspiré pour déstabiliser des pays voisins à travers des coups d’État et autres attaques à la souveraineté de ces pays? La crise ivoirienne des années 2000 et la tentative de coup d’État de septembre de 2015 au Burkina Faso en dit long sur le manque d’honneur de ces criminels africains aux cols blancs.

Pour clore, l’Afrique devrait faire preuve de vigilance pour que sa lutte contre le terrorisme ne se fasse pas par procuration. Elle ne devrait pas non plus par manque d’action collective et de stratégie, laisser le terrorisme du reste du monde s’exporter sur son territoire pour finir par être un simple outil dans la guerre des autres. Elle devrait plutôt prendre le contrôle de son agenda de lutte contre le terrorisme qui passera forcément par l’exercise totale de sa souveraineté au plan militaire et surtout un engagement pour plus de justice sociale à travers une lutte féroce contre ses propres criminels aux cols blancs. Ces derniers ne portent pas de kalachnikov, mais ils utilisent des stylos et des ordinateurs. Ils ne sont pas cagoulés avec des treillis militaires mais portes des costumes cravates ou des bazins trois pièces. Ils ne publient pas de vidéos pour revendiquer leurs actes mais préfèrent opérer à l’abri des caméras. Pourtant, ils enfoncent l’Afrique chaque jour dans la misère et l’éloigne de sa quête de démocratie véritable. Leurs actes sont plus répugnants et dévastateurs sur le long terme que les attaques djihadistes et terroristes isolées. Il ne s’agit point ici de défendre les djihadistes mais d’inciter à la vigilance pour ne pas mobiliser nos maigres ressources pour combattre des attaques périodiques et isolées et oublier nos “vrais problèmes”.

Il n’y a plus de doute possible. Les armées américaines et françaises ont une présence effective sur le sol burkinabè. MaliJet{footnote}http://www.maliweb.net/armee/loperation-barkhane-france-disposera-bases-militaires-gao-tessalit-430422.html{/footnote}. parle de la prédisposition au pays des hommes intègres, de forces spéciales de l’armée française, prêtes à agir à tout moment. Le journal Le Monde va plus loin en révélant qu’environ 220 soldats{footnote}http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/06/30/des-militaires-francais-soupconnes-de-pedophilie-au-burkina-faso_4665222_3212.html{/footnote} français sont stationnés au Burkina Faso. Le journal Jeune Afrique{footnote}http://www.jeuneafrique.com/141632/politique/au-burkina-faso-l-arm-e-fran-aise-se-fait-discr-te/{/footnote} explique à son tour que ces hommes des opérations spéciales françaises sont des instructeurs, des pilotes, des mécaniciens et des soldats d’élites, tous présents au Burkina Faso depuis deux ans. Le Washington Post{footnote} https://www.washingtonpost.com/world/national-security/us-expands-secret-intelligence-operations-in-africa/2012/06/13/gJQAHyvAbV_story.html{/footnote} signale de son côté la présence à l’aéroport de Ouagadougou d’un personnel de l’armée américaine travaillant pour le compte d’une opération de surveillance du nom de code de « Creek Sand ». Le Journal Libération confirme cela de manière ironique en affirmant que « sur l’aéroport de la capitale, les Français côtoient leurs homologues américains qui sont également à demeure au Burkina Faso, un pays jusqu’ici prisé pour sa stabilité politique que pour sa vitalité démocratique{footnote}http://www.liberation.fr/monde/2014/11/03/le-burkina-faso-une-base-pour-paris_1135494{/footnote}. » Il ressort clairement que le monde entier est au courant de la présence de ces deux forces étrangères sur notre sol sauf vraisemblablement le peuple burkinabè, sa presse, et ses dirigeants qui, jouent à la politique de l’autruche avec cette question.

Pourtant, Américains et Français, à la faveur de la lutte contre le terrorisme dans la bande sahélo sahélienne, ont profité pour réorganiser leur présence militaire en Afrique de l’Ouest. Ainsi voit-on les français lancer l’opération Barkhane le 1er aout 2014, avec un pôle de renseignement à Niamey (Niger), un groupement tactique désert à Gao (Mali), une force aérienne à N’Djamena (Tchad), et enfin des forces spéciales à Ouagadougou. Les Etats Unis quant à eux, considèrent le Burkina Faso comme un allié stratégique au plan militaire, dans leur programme de lutte contre le terrorisme dans le sahel, opérationnel depuis 2005.

Si l’objectif de ces armées c’est de combattre effectivement les djihadistes et terroristes, pourquoi ne vont-elle pas s’implanter ou renforcer leur présence au Cameroun, au Mali, au Nigéria, ou en Somalie ? Comment peut-on expliquer la présence de troupes d’élites étrangère au Burkina Faso pour combattre un ennemi qui ne s’y trouve pas ?

On pourra spéculer indéfiniment sur les raisons réelles de la présence de ces forces militaires étrangères dans notre pays. Toutefois, cela n’écartera point les épineuses questions de savoir par quel mécanisme juridique ces forces étrangères se retrouvent-elles au Burkina Faso ? Pour combien de temps ? Et quel impact cela aurait-il sur l’indépendance d’action de notre État ? Ce sont là des questions bien embarrassantes à Ouagadougou.

D’un point de vue burkinabè, cette présence militaire de puissances étrangères sur notre sol pose cinq problèmes majeurs. Le premier et le moins surprenant, ce n’est pas tant l’attitude hégémonique et expansionniste de la France ou des USA mais l’inqualifiable incapacité des dirigeants de la IV République à assumer l’histoire récente de notre peuple souverain. En effet, on peut tout reprocher à Maurice Yaméogo sauf le courage politique qu’il a eu de fermer la base militaire française à Bobo Dioulasso dès les toutes premières heures de l’indépendance de notre pays. En acceptant la présence militaire française et américaine dans notre pays, Blaise Compaoré et son régime ont bradé le peu de souveraineté qui nous restait en matière de défense nationale. Ils ont mis fin à une cinquantaine d’année de résistance des autorités burkinabè pour abriter des forces armées étrangères sur notre territoire.

Ce régime en pleine déconfiture, a cru en tirer des dividendes en termes de soutien et de protection de son pouvoir par ces deux puissances surtout au lendemain de la mutinerie de 2011. Blaise Compaoré et tous les futurs présidents de notre pays doivent retenir cette leçon : En politique, aucune armée étrangère ne peut garantir la sécurité d’un président détesté et vomi par son peuple. La meilleure protection, c’est celle du peuple et non le fait d’avoir des armées étrangères sur son sol. Aussi, la seule et unique façon pour un leader de se protéger contre le courroux de son peuple, c’est de l’aimer, et de servir ses intérêts sans compromission. Que les vainqueurs de l’élection présidentielle d’octobre 2015 prennent bien note!

Le second problème, c’est la question de l'attachement des leaders politiques actuelle à la souveraineté du Burkina Faso. Face à cette présence de bases militaires étrangères que l’on pourrait qualifier de menace sur la souveraineté de notre pays, comment expliquer le silence de la plupart des leaders des partis politiques sur cette question ? La raison est simple : c’est par pur calcul politique. Chaque parti voulant s’attirer les faveurs de l’une ou l’autre de ces deux puissances pour les élections présidentielles d’octobre prochain, évite soigneusement les sujets qui fâchent. Pourtant, nul ne peut douter que les intérêts des États sont parfois divergents et on est en droit de poser la question de savoir si les candidats aux élections ne sont pas prêts à vendre les intérêts de notre pays si cela leur permettait d'accéder au pouvoir?

Un troisième problème que soulève cette présence militaire étrangère au Burkina Faso, c’est la question de notre démocratie. Quelle est le fondement juridique de la présence des forces étrangères sur notre territoire ? L’article 59 de notre constitution stipule qu’ : « (…) En aucun cas, il ne peut être fait appel à des forces armées étrangères pour intervenir dans un conflit intérieur. (…) » Si déjà notre loi fondamentale rejette l’idée de la présence d’armées étrangères dans notre pays en cas de conflit intérieur, comment justifier la présence de telles armées sur notre sol en l’absence de conflits intérieur ? L’ancienne Assemblée Nationale s’est-elle prononcée sur la question ? Somme toute, tout porte à croire qu’il existerait une flagrante contradiction entre ces opérations quasi secrètes sur notre sol et la prétention de ces deux puissances à défendre la démocratie et la transparence au Burkina Faso.

Le quatrième problème, c’est l’utilité réelle ou imaginaire du Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP) dans notre pays. Il a été scandé sur tous les toits que le RSP est une unité d’élites aguerrie aux questions de sécurité intérieure et de lutte contre le terrorisme. Si tel est le cas, comment expliquer que notre pays accepte la présence de 220 hommes d’élites de l’armée française sur notre territoire alors que nous en disposons de 1300 ? Quand le chien d’un voisin très éloigné vient défendre ta cour, il faut se poser de sérieuses questions sur l’utilité de son propre chien.

Le cinquième problème, c’est l’influence à terme que Paris et Washington auront sur nos choix politiques tant au niveau domestique que sur le plan international. De la même manière que les graines de mil ne se sentiront pas en sécurité devant la poule, il faut savoir qu’aucun régime politique au Burkina Faso n’aura les mains libres avec la présence de bases militaires de puissances étrangères sur son territoire. Déjà que sans présence militaires ces deux puissances extérieures avaient des moyens de pressions sur notre État, ce n’est pas maintenant qu’ils ont des bases militaires dans notre pays que de telles pressions s’estomperont.

Au final, nous avons manqué une opportunité en or pour résoudre une bonne fois pour toute, ces cinq problèmes. Le soulèvement populaire d’octobre dernier avait créé les conditions d’une remise en cause de cette présence militaire dans notre pays. Il est fort regrettable que ni les partis politiques, ni le Conseil National de la Transition (CNT) n’aient profité pour exiger le départ de ces bases militaires de notre sol. Les Organisations de la Société Civile (OSC) semblent aussi avoir baissé leurs gardes. Sinon, comment expliquer leur silence sur les soupçons de pédophilie à l’endroit de deux fillettes par des deux soldats français à Ouagadougou{footnote}http://www.liberation.fr/monde/2015/07/01/deux-soldats-francais-soupconnes-de-pedophilie-au-burkina-faso_1341103{/footnote} ? Si bon nombre de nos OSC clament leur attachement à la justice, à la transparence et à la souveraineté de notre peuple, on ne peut que s'étonner qu’aucune protestation n’ait été conduite sur le rapatriement de ces deux soldats français!

Rien n’est perdu car le peuple burkinabè a le droit et la légitimité de son côté. Aucune force militaire étrangère ne peut s’installer dans un vrai pays démocratique sans au préalable un véritable débat au sein de son assemblée nationale. Aussi, dans l’élan de la consolidation de notre démocratie, il est plus que souhaitable que les prochains élus du peuple se saisissent de cette question d’intérêt national. Pour ce faire, nous avons le devoir d’accentuer la pression sur nos hommes politiques afin qu’ils agissent en vrais responsables dignes de la confiance du peuple pour ce qui concerne sa liberté et sa souveraineté. Les organisations de la société civile (OSC), les leaders d’opinion, la presse et les média, les syndicats, les intellectuels, etc., tous, nous devons prendre au sérieux cette question et exiger des réponses à nos hommes politiques. Il y va de la liberté et de l’avenir de nos enfants car lorsque ces deux puissances installent des bases militaires dans un pays, elles ont tendance à y demeurer... indéfiniment!!!

Dans la crise politique actuelle qui oppose l’ex majorité d’une part et les acteurs et sympathisants de l’insurrection populaire d’autre part, il n’est pas rare de lire des vagues de critiques contre les hommes politiques de chaque camp. Si ce n’est pas le manque de dignité des premiers, c’est le manque de vision et l’inorganisation des seconds qui sont mis en cause. Quoi de plus normal dans une démocratie (naissante) que d’avoir un débat vivace. Le problème parfois, est que ce débat est très souvent orienté contre les politiciens de tout bord et rien n’est dit sur l’attitude des intellectuels.

Entendons-nous bien: cet écrit ne se focalisera pas sur le sens équivoque du mot intellectuels. Je ne traite pas ici de ceux chez qui si l’on retire Socrate, Platon, Lénine, Karl Marx, etc., de leur vocabulaire, ne sauront plus développer une pensée critique sur un problème propre à la société Burkinabè. Je ne traite pas non plus de ceux qui connaissent tout des autres peuples de la terre et rien sur eux-mêmes. Enfin, il ne s’agit surtout pas de ceux qui, après plusieurs années sur les bancs d’écoles, sont toujours prisonniers des enseignements et formules chocs de leurs professeurs. Le Burkina Faso n’a pas besoin de tels intellectuels pour la simple raison qu’ils sont incapables de conceptualiser, innover, ou de rêver pour inventer du neuf et résoudre les problèmes du peuple burkinabè. Ils finissent par se scléroser.

Le mot intellectuel ici, désigne toute personne dont le capital de savoir (académique ou pas) lui permet de prendre du recul, pour comprendre les enjeux sociaux, politiques, technologiques, économiques, etc. du moment pour proposer une voie à suivre pour le reste de la société. Cela demande parfois du courage et surtout de la ténacité pour affronter toutes sortes d'obstacles afin d’assumer ce rôle. C’est ici l’occasion de rendre un vibrant hommage à tous ces intellectuels burkinabè qui ont le courage de sortir du domaine neutre et parfois froid de leurs disciplines scientifiques pour opérer sur le champ des opinions afin d'éclairer notre peuple.

Pour le reste des intellectuels burkinabè, leur point commun, c’est la passivité ou l’alignement face aux « forces du mal » dans notre pays. Ils se rangent globalement dans quatre catégories. Les silencieux en constituent la première. Chez ces derniers, la peur primaire est parfois la cause principale de leur silence. Ils ont peur de s’exprimer pour éviter de froisser X ou Y. Ils ne prennent jamais de position (claire) puisque cherchant à plaire à tout le monde. De ce fait, lorsqu’il arrivent à s’exprimer, la forme prend simplement le dessus sur la substance. Ils parlent et ils écrivent pour faire beau ou pour étaler des connaissances livresques mais non fécondes pour le peuple burkinabè.

La seconde catégorie, c’est les indifférents. Nombreux sont les cadres burkinabè qui, arrivent à résoudre des problèmes cruciaux d’autres pays (dans l'exercice de leurs fonctions) mais qui face à la situation de leur propre pays, affichent une indifférence déconcertante. Pour ces intellectuels, notre pays est finalement devenu un point de transit ou une chambre d’hôtel où ils rentrent et sortent au gré de leurs multiples déplacements à l’étranger. Ils pensent qu’ils ont atteint un niveau socio-professionnel si élevé que les problèmes socio-politiques du Burkina Faso ne les concernent plus. Entre amis, leurs sujets de conversations favoris, c’est la saveur des alcools rares, les conquêtes et aventures sexuelles, le montant de leurs dernières acquisitions immobilières, etc. Ils oublient bien souvent qu’eux aussi sont dans une situation de précarité tant que l'ensemble du pays ne prospère pas. Par exemple, aussi riches soient-ils, eux ou leurs parents proches pourraient facilement mourir dans nos hôpitaux désuets durant le temps de remplir les formalités pour atteindre l'Europe dans leurs avions médicalisés.

La troisième catégorie, c’est la classe des vendus, des prostitués intellectuelles. Des gens qui par l’appât du gain, par paresse, ou par pure ignominie, ont décidé de louer leurs cerveaux au plus offrant. Norbert Zongo a énormément écrit sur cette race d’intellectuels et il ne sera point utile d’ajouter autre chose ici les concernant sinon qu’ils ont mangé la semence de leur vie.

Vient en quatrième et dernière catégorie les “intellos” réfractaires à toute idée d’engagement pour une cause aussi noble soit-elle. Ils se considèrent à tort comme étant au-dessus de la mêlée du fait de leurs formations académiques et se refusent toute forme d’activisme. Ce sont ces derniers qui aujourd’hui de manière plaintive, vocifèrent que les représentants de la société civile au-devant de la scène nationale sont des délinquants, des opportunistes, des artistes en échec ou sans bagages intellectuels, etc. Ils oublient que la nature a horreur du vide. Si les gens biens, ou les intellectuels burkinabè de haut vol ne s’engagent pas dans la lutte, d’autres le feront à leur place et la sagesse leur commanderait de se taire. Du reste, « les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent » dit-on.

Les vendus ont au moins eu le courage de faire un choix qu’ils assument publiquement. Quant aux silencieux, aux indifférents, ou à ceux dont l’idée d’engagement leur est réfractaires, ce sont les mêmes que l’on rencontre dans les débits de boissons s’élancer dans des débats politiques interminables autour de la bière, du porc au four ou des poulets flambés bien pimentés. Devant les amis, la bière ou dans les conversations de salons, ils ne se gênent point d’étaler le fond de leur pensée ou de “jouer aux intellectuels.” En public, ils deviennent muets comme des carpes. Pure hypocrisie ou irresponsabilité, c’est selon.

Pourtant, la critique intellectuelle, la vraie, éclaire et guide la réflexion ainsi que l’action des acteurs politiques. Elle est au début et à la fin de l’action publique. Elle est à la démocratie ce que la sève est à l’arbre. Notre pays souffre cruellement du déficit de militantisme de ses intellectuels et dans ces conditions, le progrès devient caduc peu importe la qualité des gens au pouvoir.

Il est grand temps pour nous intellectuels du pays des hommes intègres de sortir de la passivité pour s’engager dans la défense de nos idéaux démocratiques. Peu importe notre lieu géographique, ou notre occupation, chacun peut s’engager dans un combat noble pour le peuple que se soit à visage découvert ou même “dans l’ombre”. Peu importe si nous sommes seuls ou si on nous dit que « ça sert à rien », « tu perds ton temps », etc. Pour un intellectuel, la seule façon d’exister, de vivre intensément ses convictions, c’est de sortir de sa tour d’ivoire pour se faire entendre à travers des prises de positions courageuses. Il s’agit simplement de briller par son analyse critique et surtout par sa force de propositions pour éclairer l’opinion. BurkinaThinks ouvre avec plaisir son site Internet à cette race d’intellectuelles qui refusent de rester sur le bas-côté de l’histoire dans notre pays. Venez donc, et brillez de mille feux par vos écrits pour que notre pays avance dans la bonne direction.

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