Mardi 17 Octobre 2017

Le mythe sur la surpopulation de l’Afrique

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  • 01 Avril, 2017
  • Écrit par  S.S. Boyena
  • Publié dans Afrique

A en croire certains «experts» et journalistes, la population africaine serait entrain d’exploser à tel point qu’il faille faire de la réduction de la natalité une priorité. Le journal «Jeune Afrique» titrait ainsi en mai 2008: «réduire la fécondité africaine, une priorité [1]». Le quotidien canadien «Le Devoir» reprenait presque mot pour mot cet titre en juillet 2011: «réduire la natalité: une priorité en Afrique»[2]. Cet alarmisme sur le boom démographique en Afrique est partagé par une bonne partie de l’élite africaine; ce qui n’est d’ailleurs pas surprenant vue sa propension à répéter sans questionnement les problématiques dictées de l’extérieur. L’Afrique est-elle réellement surpeuplée? Quelle est la mesure réelle de sa croissance démographique? En quoi celle-ci menacerait l’avenir du continent ou de l’humanité? Telles sont les questions sur lesquelles se penche cet écrit.

1. Les faits sur la population de l’Afrique et sa croissance démographique

Malgré la quasi-unanimité des titrailles et autres experts, l’Afrique demeure l’un des continents les moins peuplés du monde. La population africaine s’élève en 2017 à près de 1.2 milliards d’habitants. Ce qui représente environ 16% de la population mondiale. La densité de la population est de 42 habitants au km2 (Source: Worldometer[3]). En comptabilisant juste l’Afrique Noire (à l’exclusion du Maghreb et de l’Égypte), la densité de la population est de 44 hbts/km2. A titre de comparaison, la densité de l’Asie est de 144 hbts/km2 et celle de l’Europe de l’Ouest de 177 hbts/km2. Toujours à titre illustratif, la densité en nombre d’habitants par km2 pour quelques pays est: USA: 36, Allemagne: 231, France: 119, Chine: 148, Inde: 452, Nigeria: 211, Burkina Faso: 70. La Grande Bretagne par exemple, a une superficie légèrement moindre que celle du Burkina Faso, mais avec une population trois fois plus grande (65 millions vs. 19 millions).

Qu’en est-il alors des projections futures? On estime que la population africaine va doubler d’ici 2050 pour se situer à environ 2 milliards d’habitants en 2050, soit 20% de la population mondiale. Même avec cette projection, la densité au km2 en Afrique serait toujours moindre que celle de l’Europe de l’Ouest.

Ces chiffres montrent donc qu’en réalité, non seulement l’Afrique est loin d’être la zone la plus peuplée du monde mais aussi elle ne le sera pas à moyen terme (à l’horizon 2050). La surpopulation de l'Afrique relève donc du mythe plutôt que de la réalité. Certes l’Afrique connaît une forte croissance de population mais elle ne fait que rattraper un retard par rapport aux autres régions du monde. D’où vient alors l’alarmisme sur le boom démographique en Afrique?

2. Les raisons de l’alarmisme sur la croissance de la population africaine

Les raisons ouvertement affichées de l’inquiétude sur la croissance démographique en générale et celle de l’Afrique en particulier sont généralement de deux ordres: économique et écologique. Il y a aussi des raisons cachées qui seront abordées plus loin dans l’article.

2.1. Les raisons économiques

L’idée selon laquelle la croissance démographique constituerait une menace directe sur la capacité de l’humanité à satisfaire ses besoins remonte à la fin du 18ième siècle, plus précisément en 1798, quand l’Anglais Thomas Malthus défendit ce qui sera par la suite désigné sous le nom de malthusianisme. L’idée est la suivante: puisque les ressources (terres cultivables) sont disponibles en quantités fixes alors que la population humaine augmente de façon exponentielle, il y aurait un moment de rupture où les ressources seraient insuffisantes pour satisfaire les besoins, conduisant ainsi à la guerre, aux maladies et à la famine.

Malthus a été par la suite démenti par les faits car il n’avait pas anticipé que le progrès technologique allait augmenter les rendements agricoles et permettre de nourrir plus de bouches avec les mêmes quantités de ressources. Cependant, le malthusianisme est demeuré influent en Occident jusqu’aux années 1950-1960 marquées par un boom démographique non seulement dans l’Europe de l’après-guerre mais aussi dans les pays asiatiques en raison du progrès de la médecine. Ces idées sont à l’origine de l’augmentation du financement international en faveur de la planification familiale dans les années 1960-1980.

L’idée de Malthus quoique contestée de nos jours survit toujours. Les besoins humains ayant évolué de la simple nécessité de se nourrir à d’autres plus complexes tels que l’éducation, la santé, le divertissement, etc., on quitta le terreau virtuel de la relation ressources-besoin pour se déporter sur celui plus concret de la capacité de l’État et de la famille à satisfaire les besoins de leurs membres. On pense notamment qu’une famille large aurait à distribuer ses ressources à un grand nombre et qu’il en resterait alors peu pour la santé, l’alimentation et l’éducation de chaque membre de la famille. Au niveau des États, on pense que les dépenses pour assurer les besoins immédiats de la population laisseraient peu pour les investissements nécessaires à l'expansion économique. L’impact de la croissance démographique serait donc négatif sur celle du produit intérieur brut (PIB).

Dans les années 1970-1990, plusieurs études économiques[4] ont pourtant échoué à établir le lien entre la croissance démographique et celle du PIB. Cela a influencé la position américaine à la conférence sur la population de Mexico en 1984 où les USA ont soutenu que «la croissance démographique était, en soi, un phénomène neutre [par rapport à la croissance économique]». Ceci a conduit à l’abandon dans les années 1990 de la poussée en faveur de la limitation des naissances. Les financements internationaux en faveur de la planification familiale se sont relativement taris.

Il faut tout de même signaler que d'autres études[5] ont mis en évidence le fait que le changement de la composition en âge d’une population créait une fenêtre d’opportunités de croissance. L’idée est simple: l’augmentation de la proportion travailleuse de la population, conjuguée avec la diminution de la proportion dépendante (enfants et personnes âgées), entraînent une augmentation des ressources disponibles qui peuvent alors être mobilisées pour les investissements. Cependant, il est évident que ceci constitue une phase transitoire qui ne garantit pas le décollement économique d’un pays. Cette phase peut se conclure par une phase de vieillissement de la population sans que le pays n’ait atteint la prospérité.

Cependant, des études économiques plus poussées[6] et ayant porté sur des périodes plus longues ont montré qu’en réalité la corrélation entre la croissance démographique et celle économique est circonstancielle. Dans les années 1950-1970 par exemple, il y a eu un boom économique qui a permis aux pays en développement d’amortir la charge de leur croissance démographique. C’est dire que dans un contexte économique favorable, la croissance démographique n’a aucune incidence négative sur celle de l’économie. En revanche dans de mauvaises conditions économiques, la croissance démographique a un impact négatif sur celle de l’économie. Selon Sean Fox and Tim Dyson[7] «Economic growth performance depends on a wide range of factors beyond population dynamics, such as investment, trade, education, and the quality of political and economic institutions.»[8] Cet «impact négatif» est tout de même à relativiser car dépendant de l’échelle du temps considéré.

En résumé, la corrélation entre croissances démographique et économique n’est que partielle. La poursuite de la croissance économique comme justification de la limitation des naissances est donc scientifiquement contestable.

2.2 Les raisons écologiques

L’autre raison qui pousse les décideurs à militer en faveur d’une réduction de la croissance démographique est l’impact écologique de l’humanité. Il n’est un secret pour personne que l’exploitation des ressources de la planète terre excède sa capacité à se régénérer. La logique voudrait donc qu’une réduction de la population humaine puisse permettre à la terre de «respirer». D’une certaine façon cela apporte du crédit à l’idée de Malthus. Mais une nuance subsiste! Alors que Malthus eut en tête les besoins essentiels de l’être humain, en particulier l’alimentation, que le progrès technologique permet de satisfaire même avec le taux de croissance actuelle de la population du globe, la menace que fait peser sur la planète la consommation humaine actuelle découle de besoins non essentiels, générés par le mode de vie moderne.

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Notes

1. http://www.jeuneafrique.com/70029/societe/r-duire-la-f-condit-africaine-une-priorit/ [Retour]

2. http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/327876/lettres-reduire-la-natalite-une-priorite-en-afrique [Retour]

3. Toutes les données relatives à la superficie, densité et population des pays et régions mentionnés dans cet article sont extraites ou compilées de http://www.worldometers.info/ [Retour]

4. http://www.theigc.org/blog/is-population-growth-good-or-bad-for-economic-development/ [Retour]

5. ibid. [Retour]

6. ibid. [Retour]

7. ibid. [Retour]

8. «La performance de la croissance économique dépend d’un grand nombre de facteurs autres que la dynamique démographique, tels que l’investissement, le commerce, l’éducation, et la qualité des institutions politiques et économiques». [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 02 Avril 2017 09:58

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